LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Une soupe... le chaos !

 

 

Un cataclysme vient de traverser la vie de Vincent. Allongé sur un canapé bon marché, confortable autant que son prix, il regarde d’un œil fatigué les restes de son salon. Sa tête légèrement penchée, un bras tombant sur le sol face à des restes de vie, Vincent se repasse le rapide cheminement qui l’a conduit jusqu’à cet état de profonde désolation.

De l’étage lui parviennent les éternuements d’un bébé. A neuf mois il est possible de tousser comme un adulte quand la chaleur manque, quand la faim prend le pas, quand l’amour d’une Maman s’absente d’une soirée d’hiver banalement difficile pour un homme dépassé. Puis le calme revient. Vincent n’a pas bougé, il ne sait pas quoi faire. Température, sirop, homéopathie… lui qui n’est jamais malade imagine mal qu’il faille ingurgiter des créations chimiques pour combattre les assauts de la vie. Au grand soulagement de Vincent, le sommeil reprend ses droits sur le bébé couché à l’étage. Ses éternuements n’ont pas réveillé son grand frère dormant dans la même chambre. Vincent y pense et souffle. Un nouveau drame d’évité. A 22h, la force a depuis longtemps abandonné le corps de ce père de famille. Dépassé, inexpérimenté, à la merci des maladies, des caprices, des besoins primaires d’une descendance nécessiteuse… Vincent ferme les yeux et repense à toutes ces soirées où il était si facile de s’occuper des enfants, de toutes ces soirées où le travail pouvait être partagé...

La gorge sèche d’avoir expliqué pourquoi ce soir Maman ne serait pas là, Vincent se dirige d’un pas lourd dans la cuisine et remplit un verre sale d’un liquide trouble. Pas le temps ni le courage d’attendre que la carafe filtrante fasse son office. L’eau douteuse se fraye un chemin dans un intérieur désert. Avec toute cette agitation, Vincent n’a pas eu le temps de manger. Son estomac tellement vide… le verre d’eau qu’il vient de boire lui donne immédiatement envie de se rendre aux toilettes. Le second verre gomme cette nouvelle sensation désagréable pour la remplacer par la satisfaction d’avoir pu étancher l’un de ses besoins du moment.

Reste, entre autre, la fatigue. Levé depuis 6h du matin sans une seconde de répit… Vincent s’affale une nouvelle fois dans le canapé et regarde d’un coup d’œil circulaire le désastre. Des jouets partout, autour de la table à manger s’empilent des pâtes, des restes de pain, un verre d’eau a été reversé pour donner du liant à cette boue nourrissante. Les enfants ont-ils mangé à leur faim ? Non, c’est sûr. Le grand a décrété que c’était maintenant à lui de décider. Une place libre et sitôt il s’y engouffre ! Maman ne mangeait pas grand chose à table, il veut maintenant faire pareil. Pas d’entrée, pas de dessert. A peine un verre d’eau pour accompagner quelques légumes. Le mimétisme dont est capable un enfant de trois ans et demi est aussi surprenant que terrifiant. Jusqu’à quel point osera-t-il imiter ? Quel parent peut se prévaloir d’être un exemple parfait pour son enfant ? Les mauvaises habitudes sont les plus rapidement copiées... ce sont celles qui déchirent la conscience d’une nouvelle remise en question… une de plus !

Sur la table du salon trône le biberon du bébé. Plein. Sans les bras de sa Maman, il a été incapable de l’avaler. 30ml ont été ingurgités. Autant dire qu’il a le ventre vide. Un gâteau en guise de dessert pour ne pas laisser cet enfant face à la faim une nuit entière… et une nouvelle fois cette culpabilité de choisir la voie facile. Un être humain de neuf mois sait ce qu’il veut et sait le faire savoir. Quand il repousse plusieurs fois de suite son biberon des deux mains tout en hurlant, le message est clair. Une petite pause devant la télé pour faire diversion, une tétine qui frôle les lèvres, et deux mains qui se remettent en opposition sans que le regard ne lâche ces satanés bûcherons américains qui coupent le bois des marais… le même épisode qu’hier, le même que demain, mais le grand aime bien… si ça peut lui faire plaisir. Qu’est-ce qu’elle peut être culpabilisante cette voie de la facilité !

A la recherche d’un nouveau verre d’eau, Vincent prend le temps de contempler la cuisine qu’il n’a pas eu le courage de ranger après le départ de Maman. Le plan de travail est sale et encombré d’un robot neuf couvert de soupe. Le sol et les murs sont aussi colorés de ce fameux mélange d’eau et de légumes qui a tout déclenché. La vie possède ses sursauts bêtes et imprévisibles… de ces mésaventures qui bouleversent une harmonie en un clin d’œil. Vincent baisse la tête. Le désordre de sa maison le désespère. Celui-ci est apparu si rapidement… dépassé par deux enfants dont un bébé, les questions sur l’avenir s’entrechoquent sous un crâne fatigué, rongé par ses habituels doutes.

Vincent revoit les images. Il y a quatre heures, une soupe brûlante a agressé Maman. Toute la famille est allée rapidement aux urgences pour y laisser Maman dans une file d’attente longue comme cette voie de la facilité que Vincent déteste voir se dérouler sous les pas de ses enfants. Maman n’a rien. Quatre heures après, elle vient de sortir et se dirige vers la maison dans la voiture de Tata.

Deux cent quarante minutes de chaos se terminent. Le bébé sera relevé et acceptera de boire son biberon dans les bras de Maman. La fameuse soupe si agressive sera dégustée le lendemain soir, dans une maison rangée, avec autour de la table des enfants sages et des parents sereins.

 

FIN

 

 

 

 



25/11/2014
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