LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

La vérité d’Eve ! (boute un corps vide en politique)

 

 

Christine laisse son cheval choisir l’emplacement où sa roulotte va passer la nuit. Sur les pavés de cette place de village, les sabots de son seul et fidèle compagnon résonnent de concert avec les armatures métalliques des roues de sa demeure vieillotte. A maintenant vingt-cinq ans, cela fait neuf longues années qu’elle chemine de village en village pour porter la bonne parole aux peuples engloutis dans le modernisme d’un monde en pleine perdition.

Enfin son cheval s’arrête dans un coin de la place. C’est donc ici que Christine passera la nuit en attendant le marché du lendemain où tout son être devra être mobilisé pour déclamer ses messages à la foule. Libérant son cheval du fardeau de sa roulotte, Christine le caresse avec passion.

- Comme j’ai de la chance de t’avoir, murmure-t-elle à Soncouz 1. Que ferais-je sans toi pour tracer ma route ?

La complicité entre cette femme et son cheval n’admet plus de doute pour qui a vu, ne serait-ce qu’une fois, Christine balader ses mains de la tête à la croupe de Soncouz 1. Ayant dédié sa vie au nomadisme, elle a pris le soin de gratifier son cheval du titre de numéro 1 pensant déjà à tous les équidés qui lui seraient nécessaire pour continuer sa tâche jusqu’à son plus vieil âge.

Une fois Soncouz 1 satisfait, plein d’allégresse allongé dans la paille, l’animal se laisse gagner par un sommeil bien mérité. Tout son corps est fourbu d’avoir tiré Christine toute la journée. Il est l’heure pour elle de monter dans sa roulotte et de s’adonner à l’activité meublant toutes ses soirées : la lecture à la lumière d’une bougie d’un très ancien livre contenant les piliers du catholicisme. Le cœur de son existence. Ce manuscrit possède une couverture de cuir, des pages épaisses et craquantes sous la caresse des doigts. Il lui a été offert par un prêtre pour son quinzième anniversaire. Que dis-je un prêtre ! Le prêtre ! Celui qui dans sa prime jeunesse lui a fait découvrir le grand, le véritable, l’unique Amour ! Ce manuscrit est l’original du plus ancien texte chrétien : l’évangile selon Marc, écrit à la main en 70 (après Jésus Christ, qui lui est né cinq années avant lui-même...). La qualité du parchemin utilisé et le soin pris par chacun de ses possesseurs depuis presque deux mille ans a permis à cette pièce unique de traverser le temps et d'atterrir, en ce début de vingt et unième siècle, entre les mains de Christine.

- Je sais que tu es une croyante qui ne connaît pas le doute, lui avait dit son prêtre. Tu sais te plier à toutes les exigences de ton Dieu sans poser de question. Tu acceptes tout sans réfléchir. Je vois en toi l’âme parfaite pour offrir au monde les toutes premières paroles de notre sauveur Jésus ! C’est pourquoi je te confie le plus riche joyau de toute la chrétienté. Prends en bien soin. La légende dit que ce manuscrit renferme, en plus des fidèles paroles du messie, un secret sur l’origine du monde tellement puissant que l’humanité telle que nous la connaissons ne pourrait s’en relever. Ce secret se trouve inscrit sur la première page de ce manuscrit, page qui a heureusement été arrachée de ce volume il y a bien longtemps. Si le diable te la tend un jour, prends garde à son sourire. Ce manuscrit, une fois complet, deviendrait une arme incontrôlable. Je te laisse maintenant aller en paix. Je suis vieux et mon manque de vigueur ne me permet plus de faire progresser l’Amour aveugle que tu dois éprouver pour chacun de tes frères catholiques.

Ce manuscrit entre les mains, Christine avait senti sa vie lui échapper. Son cerveau s’était totalement arrêté pour ne plus se consacrer qu’à l’étude de ses lignes, à l’application de ses préceptes. Christine voulut propager ses propres conclusions.

 

Ainsi se passent ses soirées. Les yeux lisant et relisant jour après jour les mêmes pages. Son cerveau s'enivrant de ces vieilles paroles remplies d’une sagesse doublement millénaire. Mobilisant tout son corps à la préparation du spectacle matinal dont elle sera l’actrice principale. Tard, elle laisse enfin son corps sombrer dans une nuit faite de rêves où son âme se laisse engloutir dans les flots de souvenirs d’une enfance auprès de son prêtre.

 

Le lendemain matin, le réveil est brutal. Des poings tambourinent contre la porte de Christine. S’extirpant des robes de son prêtre, ses yeux s’ouvrent et tout son corps se tend.

- Un instant j’arrive, crie-t-elle encore couverte de sa peau de mouton.

D’un bond elle passe une pièce de toile faisant office de vêtement et chausse ses sabots de bois. Ouvrant la porte de sa roulotte, elle découvre face à elle un homme habillé en jean et chemise de bûcheron.

- Il faut bouger d’ici Madame. C’est ma place de marché et je dois travailler.

- Moi aussi je travaille Monsieur, réplique sans réfléchir Christine.

L’homme la regarde des pieds à la tête avant de reprendre.

- Les places sur le marché sont nominatives. Vous êtes sur la mienne. Si vous voulez vendre ici, vous devez vous signaler à la mairie qui vous attribuera une place.

- Si Dieu a fait s’arrêter mon cheval ici c’est qu’il ne voulait pas que vous travailliez ce matin !

- Comment ça, Dieu ?

- Vous êtes croyant Monsieur ?

- Bien sûr, je suis juif et fier de l’être !

- Votre dieu n’existe pas, rétorque Christine avant de lui tourner le dos et de refermer sa porte.

De tous les dogmes, de toutes les croyances, de toutes les religions, Christine ne respecte que les chrétiens et, bien entendu, un seul juif : Jésus.

Une fois le soleil assez haut dans le ciel, une fois la foule déambulant en masse dans les allées du marché, Christine extirpe de sa roulotte une petite estrade qu’elle place bien en vue sur les pavés avant d’y grimper. Elle s'éclaircit la voix et se lance dans un monologue, arguant la foule de paroles vindicatives et de gestes brusques.

 

“Oyez, oyez !

Mes amis chrétiens, mes chers frères et sœurs, Dieu implore que nous ouvrions les yeux sur ce qui se passe actuellement sur notre terre. Toutes les valeurs qu’il a enseignées à nos ancêtres se perdent au fil du temps et du progrès. Ouvrez les yeux et laissez vos cerveaux être atteint par mes paroles pleines de vérité et de sagesse.

Pensez-vous réellement que les artifices du progrès soient bénéfiques pour vous ?

Pensez-vous vraiment que l’homme ait besoin de tant de gadgets pour vivre ?

Tout ce confort, cette facilité et cette luxure ne sont que l’œuvre du diable qui cherche à s’emparer de vos âmes. Avez-vous déjà oublié le jugement dernier et ses conséquences ?

Réfléchissez quelques instants ! Qu’est-ce que le timbre poste si ce n’est un outil pour faire disparaître les vrais contacts humains ! Tout ceci en nous faisant lécher le derrière d’une femme ! Qu’est-ce que l’ordinateur ? Une machine du diable ayant pour seule vocation l'ordonnancement des hommes en fonction des richesses ! La cupidité, mes frères, est dans son appellation familière : l’or dit... et donne ses ordres ! Avez-vous déjà songé que tous vos déplacements à grande vitesse en voiture, en train ou en avion n’ont qu’un seul but : comprimer pendant des heures vos cerveaux contre l’arrière de votre boite crânienne pour les endommager ! L’électricité n’est pas dangereuse ? Alors pourquoi l’utilise-t-on pour mettre des hommes à mort ? Le téléphone est pire que le timbre : il coupe les vrais contacts humains en utilisant, en plus, cette dangereuse électricité ! L’abondance des livres n’a que deux buts : détruire les forêts chrétiennes et propager la parole de Satan. Les livres apprennent à nos enfants que même des adultes peuvent se retrouver nus ! Qu’une fille peut jouer aux petites voitures et qu’un garçon peut jouer à la poupée ! Jamais Jésus n’a joué à la marchande et Marie ne s’est jamais retrouvée nue ! La médecine tue plus qu’elle ne guérit ! Des scandales fleurissent tous les jours, impossible de les citer tous ! Le diable dirige les hautes instances de notre monde. Ce démon qui accepte de marier les couples de même sexe va maintenant leur donner des enfants ! Et que deviendront-ils ces enfants ? Des informaticiens ? Des médecins ? Je suis sûre qu’ils adoreront téléphoner et coller des timbres ! Les puissants pensent même offrir le droit de mourir aux personnes souffrant trop ! Mais c’est le droit de Dieu que de faire souffrir, et des hommes possédés par le mal veulent briser ce droit !

Mes amis chrétiens, mes chers frères et sœurs, Dieu nous implore d’ouvrir les yeux et de sauver ce monde dirigé par Satan en personne. Rejoignez-moi, discutons ensemble, laissez-vous posséder par les vraies valeurs du croyant.

Enchaînez-vous à Dieu, vous aurez la liberté !”

 

Quelques mains dans l’assemblée applaudissent. La majorité des esprits se sent plongée dans la reconstitution d’un procès d’inquisition du moyen-âge, comprenant avec une certaine inquiétude que les accusés ne sont plus des chats noirs mais des hommes de toutes les couleurs. Certains lèvent la tête à la recherche de caméras cachées.

 

Christine reprit son discours trois fois pendant cette matinée avant de ranger son estrade.

 

Préparant avec amour Soncouz 1 en vue de reprendre la route, une petite voix se fait entendre dans son dos.

- Pourquoi vous n’aimez pas les médecins, demande une petite fille ?

- Pourquoi me demandes-tu cela mon enfant, réplique Christine ?

- Mon Papa est médecin et je l’aime. Il sauve des gens. Pourquoi vous ne l’aimez pas ?

- Sais-tu à quel prix il sauve des vies ?

- Une vingtaine d’euros je pense, réplique sans irone la petite fille.

Christine sourit en hochant la tête.

- Ce n’est pas un médecin qui t’a donné tes lunettes, reprend la petite fille ?

Christine ne sourit plus.

- Bien sûr mon enfant mais, vois-tu, la couleur préférée de Jésus était le vert. J’ai donc le droit d’en porter, des verres. Son plat préféré était les lentilles, mais c’est trop cher pour moi, la sécu les rembourse mal.

La petite fille essaye de comprendre mais a du mal à suivre. Elle n’insiste pas et met cela sur le compte de son jeune âge avant de reprendre :

- Les chrétiens font la charité. Tu fais la charité, toi ?

- Bien sûr. A la fin de chacune de mes interventions je passe parmi le public pour réclamer une petite pièce.

La petite fille plisse les yeux en se disant qu’elle devra demander à son père de lui réexpliquer ce qu’est la charité. Regardant sa montre, elle se rend compte qu’elle est en retard et lance avant de se mettre à marcher :

- Je dois rentrer, je vous laisse. Bonne journée Madame.

- Comme tu es bien polie, je suis sûre qu’en travaillant beaucoup tu feras une bonne chrétienne.

- Merci Madame. J’aime bien les histoires avec Jésus, mais j’aime surtout celles avec Mahomet.

Christine blanchit une seconde avant de se reprendre :

- Sais-tu que ta montre est là pour te donner des ordres ?

La petite fille réfléchit avant de reprendre :

- Mais c’est quand même bien pratique. Comment faites-vous quand vous devez aller à un rendez-vous ?

- Je n’ai de rendez-vous qu’avec Dieu, et il est toujours disponible pour moi.

- Ca doit être pratique d’avoir un Dieu à sa disposition, rétorque la petite fille avant de tourner le dos et de partir.

Christine n’a pas le temps de répondre. Sans remise en question, elle passe une minute à caresser Soncouz 1 qui n’y est pas insensible puis, comme le poisson rouge réclamant son bocal, elle attelle le fidèle étalon et monte à l’avant de sa roulotte.

 

Comme d’habitude, son cheminement sur les routes goudronnées est ponctué par les klaxons des voitures essayant de doubler cet attelage ne dépassant pas les cinq kilomètres à l’heure. Une longue file de véhicules jette sur Christine des déluges de gros mots et de gestes obscènes.

“Le diable est dans chacun de ces hommes, pense-t-elle égrainant son chapelet.”

 

Soncouz 1 ayant trouvé une bonne place pour passer la nuit, Christine se plonge à nouveau dans son manuscrit, éclairée par la lumière d’une bougie. Elle ne se lasse pas de lire et de relire cet évangile selon Marc. Les transcriptions les plus fidèles des propos de Jésus Christ.

Mais ce soir là, son regard est attiré par la deuxième de couverture. Un des coins semble se décoller légèrement. En y regardant de plus près, Christine constate que ce n’est pas une dégradation de l’ouvrage. La première page, cette page autrefois disparue et porteuse du plus grand secret de toute la chrétienté, a tout simplement été collée à la couverture du manuscrit. Cette page semble vouloir aujourd’hui livrer sa vérité. Délicatement, à l’aide d’un os affûté, elle gratte la colle pour libérer ce feuillet que le monde croyait perdu pour l’éternité.

Le plus grand secret de la chrétienté va enfin se révéler au monde.

Avec patience et minutie, Christine gratte les derniers centimètres carrés de colle et tourne enfin la première page du tout premier évangile, celui de Marc, écrit en 70.

Le regard de Christine reste figé. Son cerveau se brise intégralement devant la révélation qu’offre ce simple morceau de parchemin. Ses yeux lisent et relisent les quelques mots inscrits à la main il y a un peu moins de deux mille ans : EVE EN GILLE.

Des dizaines d’images se bousculent dans la tête de Christine. Elle se remémore cette ville de Binche en Belgique où elle avait croisé, un jour de carnaval, tous les hommes du village déguisés en Gille. Le titre de ce manuscrit, du premier texte écrit de la chrétienté, révèle donc deux choses : premièrement, puisque seuls les hommes ont le droit de porter ces costumes traditionnels, qu’Eve était un homme mais qu’en plus, il était belge !

Adam et Eve, le premier couple de la création, était donc un couple homosexuel… qui a eu au moins trois enfants !

 

Christine a mal à la tête. Son cerveau saigne puis se désagrège sous la pression de ce nouveau sentiment : le doute.

 

Son cerveau détruit, ses convictions mortes, son plaisir de manipuler les foules intact : Christine décide alors de se lancer en politique.


Fin

 

 

 



13/02/2014
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