LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

The dream is my reality

 

 

Lorsque Bernard franchit la porte d’entrée de la salle d’attente, il poussa un soupire de lassitude. Comme chez tous les médecins, il allait falloir attendre son tour. Deux personnes étaient assises, une femme à la tête basse et un vieil homme, chacune avait le nez dans une bande dessinée.

Bernard était un patient, dans une salle d’attente.

Une fois calé sur sa chaise, il se pencha pour choisir un magazine. Impossible de laisser sa pensée libre de toute occupation pendant plusieurs dizaines de minutes. Il écarta une première bande dessinée, puis une seconde, une troisième… et se rendit compte qu’il n’y avait que ce type de littérature à se mettre sous la dent.

- Il se fait pas chier ce médecin là… pensa Bernard.

Après 5 minutes, la femme à la tête basse fut appelée par la secrétaire médicale. Elle se leva et se positionna, toujours la tête tournée vers le sol, les bras pendants, près de la porte capitonnée du médecin. Une minute après sortit du cabinet une patiente souriante, une allégresse dans la démarche, qui paya avec plaisir sa consultation. Pendant ce temps là, la porte capitonnée se refermait sur la tête basse.

5 minutes passèrent. Puis 10. Enfin, Bernard reposa sa bande dessinée saisie au hasard pour en prendre une autre. Il prit cette fois son temps pour choisir… et tomba sur un album d’Astérix qu’il possédait quand il était jeune. Il s’y plongea sans retenue. La salle d’attente, le médecin, le vieil homme... le temps et l’espace disparurent pour laisser place aux déambulations d’un jeune gaulois armé de sa potion magique.

Au milieu de l’album, il redressa la tête et vit succinctement le vieil homme se lever. Mais Bernard arrêta son regard quelques secondes de plus sur la femme à la tête baissée qu’il ne reconnu pas tout de suite… elle avait maintenant la tête droite et marchait presque en sautillant. C’est avec le sourire qu’elle sortit son carnet de chèques. Elle sifflait un vieux tube de Françoise Hardy que Bernard reconnu.

Mais pas le temps de se laisser distraire. Bernard était bien dans sa bande dessinée. Il voulait avoir le temps de savourer le banquet final avant de devoir se présenter devant ce médecin spécialiste que lui avait conseillé son généraliste. Un spécialiste très cher et non remboursé par la sécu… qui ne possédait même pas de diplôme de médecine.

Ouf… Astérix eut le temps de démêler son sac de noeuds avant que Bernard ne fut appelé par la secrétaire médicale. Il se leva et fit comme les autres. Il s’approcha de la porte capitonnée et attendit. Le vieil homme devait lui laisser la place… mais c’est un homme mûr qui sortie du cabinet, loin d’être vieux. Il se tenait droit, les épaules en arrière, il fit tournoyer sa carte bleue avant de l’’insérer dans le lecteur de la secrétaire médicale qui due le ralentir... elle n’avait pas eu le temps d’entrer le montant à débiter dans l’appareil.

Bernard, de plus en plus étonné par ces transformations soudaines, entra et découvrit une chaise aux couleurs infantiles posée devant un bureau jonché de livres, de jouets… une multitude de couleurs et de sons s’échappait de ce cabinet médical.

- Vous êtes sûr que vous êtes médecin ? demanda Bernard.

- Non, je ne suis pas médecin. Qui vous a dit que je l’étais ? répondit l’homme en costume neutre.

- Mon médecin m’a envoyé ici, il doit bien y avoir une raison.

- Vous êtes malade, Monsieur ?

- Mon médecin me dit que non.

- Mais vous êtes persuadé que oui, Monsieur ?

- Je ne me sens pas bien, c’est la preuve que quelque chose ne va pas.

- Et pourquoi croyez-vous que c’est votre corps qui ne va pas, Monsieur ?

- Quand ma bagnole ne fonctionne pas, je vais chez le garagiste. Quand c’est moi, je vais chez le médecin….

- Certains font du tuning avec leur voiture. Ils sont persuadés qu’elle fonctionne mieux une fois bardée de couleurs ignobles, de chromes et d’une sono de boite de nuit dans le coffre. Pourtant…

- Vous voulez que je m’habille comme un clown et que je me balade avec un transistor poussé à fond sur l’épaule ?

- Non, nous ne sommes plus dans les années 80. Avez-vous des rêves, Monsieur ?

- Des rêves ? J’ai passé 45 ans vous savez…

- Bernard, quels sont vos rêves ? Repensez à la bande dessinée que vous avez lue il y a quelques minutes. Oubliez votre âge. Oubliez votre travail, votre famille, vos soucis et vos obligations. Si je vous rends votre liberté, maintenant, qu’en feriez-vous ?

 

Bernard n’en revint pas. Lui le septique, attentif à toutes tentatives de manipulation mentale, se laissa prendre au jeu. Et pire, il aima ça. Il réfléchit et se revit plus jeune. A 20 ans, il rêvait de gagner beaucoup d’argent, d’avoir sa propre société, une piscine et plusieurs belles voitures. A 15 ans, il rêvait de vivre comme une rock star, entouré de filles nues, de drogue et d’alcool. A 10 ans, il rêvait de liberté… appuyé sur son vélo, il parcourait les routes de tous les pays du monde. Aucune notion d’argent, aucun besoin de toit pour dormir. La nourriture la plus simple était amplement nécessaire. Seule comptait la liberté de déplacement.

Bernard ne parla pas pendant quelques minutes. Sa réflexion ne fut pas interrompue. Puis il versa une larme. L’enfant qu’il avait été à 10 ans venait de lui expliquer qu’il s’était battu toute sa vie pour posséder une maison, une voiture, un travail… ce même enfant lui rappelait ses rêves. Lorsqu’il s'appuyait sur le guidon de sa monture à pédales et qu’il s’imaginait libre de découvrir le monde à son rythme… sans aucune attache, sans aucune raison de revenir.

- Comment avez-vous fait ça ? demanda Bernard.

- Je n’ai rien fait. Vous venez juste de vous rappeler de vos rêves d’enfant. Personne ne peut être heureux sans eux. L’important n’est pas de les réaliser mais de les faire vivre. Oublier ses rêves d’enfant est la pire chose qui puisse arriver à un être humain. Il peut en perdre son humanité.

- Merci... lâcha Bernard.

- Remerciez l’enfant que vous étiez… et pour se faire, rien de plus simple que de l’écouter à nouveau.

 

Bernard se leva, un sourire aux lèvres.

Il paya avec plaisir avant de partir à pieds dans la rue. Il laissa sa voiture sur place pour se rendre dans un magasin tout proche. Un vendeur de cycles.

Quelques minutes plus tard, Bernard était sur le trottoir, tout sourire, prêt à dévorer la vie, les deux bras appuyés sur le guidon d’un vélo neuf, à se demander s’il allait partir à droite... ou à gauche !

 

 



20/07/2015
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