LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Roberto

 

 

Roberto contemplait depuis son banc. Les mains posées sur ses genoux, la bouche légèrement ouverte, ses yeux ne pouvaient quitter le déhanchement de la douceur incarnée. Une femme. Un teint mat, des cheveux noirs noués en chignon sévère comme pour contrebalancer la douceur d’un visage angélique.

Roberto venait tous les mercredis dans ce parc avec l’espoir de la croiser. Une semaine sur deux son rêve se réalisait. Les mois d’été, la vision pouvait se présenter plus régulièrement. Quelle saison douce offerte à l’imaginaire et au réconfort de Roberto.

Elle passait devant lui sans un regard. Bien sûr elle l’avait remarqué mais n’avait jamais fait un pas vers lui. Rien que l’idée de cette prise d’initiative aurait été mal vue. Elle aurait pu modifier ses horaires de promenade ou changer de lieu… mais, encore aujourd’hui, elle sortait toujours dans ce même parc, le mercredi en milieu d’après-midi.

Ce jour là, Roberto sentit le parfum de son rêve se blottir dans ses narines. La femme qu’il admirait passa si près de lui que son cœur faillit jaillir de sa poitrine avec l’espoir de s’arrimer à ce cou fin et parfumé, pour ensuite remonter jusqu’à ses lèvres vers un tendre baiser. Il ne put la regarder s’éloigner… ses yeux s’étaient immédiatement fermés à son passage… son cœur battait par réflexe, son cerveau avait littéralement fondu et coulé jusque dans sa gorge. Le goût du bonheur lui avait rempli la bouche avant de remonter dans ses narines. D’une profonde inspiration il décolla pour un endroit calme et doux. Le temps n’avait plus cours. Les bruits de la rue et du parc s’éteignirent pour laisser place à un silence reposant. Roberto n’était plus assis. Ses pieds ne touchaient plus terre, ses fesses avaient quitté le banc. Le monde autour de lui avait disparu. Il était seul, à sa place, dans un bonheur incomparable. Le passé et ses souffrances n’existaient plus. Le futur et ses défis n’étaient plus d’actualité. Roberto était heureux, enfin, comme un être humain peut l’être quand il sent près de lui se mouvoir ce qu’il désire le plus au monde.

Et le chignon s’éloigna. Le déhanchement lointain devint une attitude figée qui n’avait plus rien de merveilleux. Roberto se dépêcha de fermer à nouveau les yeux pour replonger dans son univers fantastique. Il voulait profiter encore un peu de ce bonheur gratuit.

 

“Alors Roberto, encore en train d’rêver ?”.

Des cris venaient de le faire sortir de ses songes. Il reconnut immédiatement sa troupe, ouvrit les yeux et sourit.

“C’est l’heure ? On rentre en se faisant des passes, répliqua Roberto ?”.

Roberto sauta de son banc et s’élança à la poursuite de ses camarades. Quelques rues après le parc, ils entrèrent dans ce qui était depuis toujours leur maison… l'orphelinat Esperanza. Le lieu où finissaient tous les enfants dont les parents n’avaient pas été capables d’assumer.

Le soir venu, fatigué de sa journée, Roberto se glissa sous ses couvertures et ferma les yeux. Le parfum de cette femme lui revint en tête et le propulsa dans cet endroit calme et doux, dans cet endroit sécurisant et réconfortant.

“Ce que j’aimerais que cette femme soit ma maman, pensa Roberto tout en sombrant dans le sommeil. Ce que j’aimerais m’endormir dans ses bras...”.

 

 

 



09/12/2014
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