LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Parfaite biographie

 

 

- Toujours pas motivé pour parier un peu de fric sur ce que nous allons découvrir, demande le brigadier Badanie à son collègue ?

- Je ne joue pas à ce genre de jeu, réplique le lieutenant Krew froidement sans quitter la route des yeux.

- Pour une fois qu’on peut s’amuser un peu ! Rabat-joie ! Ce n’est pas tous les jours que l’on m’envoie au front… en civil en plus, la classe !

        Krew ne réagit pas.

- Comme elle va être contente la concierge en voyant débarquer deux policiers pour s’occuper de son petit problème.

- Rien ne te dit que son problème est “petit”, Badanie !

- Des vieux qui restent enfermés chez eux des semaines entières sans sortir, ça n’a rien d’extraordinaire… Limite, je trouve ça presque normal.

- Arrête de dire des conneries Badanie, on est arrivés.

        Le Lieutenant Krew gare sa voiture en vrac sur le trottoir devant l’entrée de l’immeuble sans oublier d’abaisser le pare-soleil estampillé “POLICE”. Immédiatement, une femme fière d’un tablier découpé dans un morceau de toile cirée surgit un balai à la main :

- Mais y s’croient où les deux là ? Vous allez m’dégager ce tas d’boue tout d’suite !

        Krew sort sa plaque de lieutenant :

- Ce tas de boue est propriété de l’Etat. C’est vous qui avez appelé la police au sujet d’une personne âgée qui ne répond plus à sa porte ?

        La concierge pose son balai sur le sol mais ne laisse pas tomber pour autant. Elle reprend avec précaution :

- Vous allez laisser vot’ voiture ici ?

- Vous pouvez appeler la police si vous voulez madame, rétorque Badanie tout sourire. Alors ?...

- Alors rien, reprend sèchement Krew. Rentrons madame, et dites ce que vous avez à nous dire.

        La concierge regarde Badanie dans les yeux, hoche la tête, puis se tourne vers Krew pour lui faire signe de la suivre. Une fois dans le hall, la femme fait barrage de son corps devant sa loge et explique :

- J’n’ai pas vu M’sieur Dlawik depuis deux s’maines. D’habitude y sort tous les matins pour aller chercher son pain et son journal.

- Il a de la famille ce Mr Dlawik, demande Krew ? Ne serait-il pas parti sans vous prévenir ?

- Sur’ment pas ! Nous discutions quéques minutes tous les jours. Y m’aurait dit s’y avait dû s’absenter pour autant d’temps !

- Peut-être qu’il n’y a que vous qui vous sentez proche, reprend Badanie… C’est souvent…

        Krew se tourne immédiatement vers son collègue et pose la main sur sa poitrine pour le faire taire. Il lance d’une voix basse mais sûre :

- Rappelle-moi : il existe toujours des cours de respect à l’école de police ? Compris ?

        Badanie ne bouge pas, les yeux plantés dans le regard de Krew.

- Ce n’est pas parce que je suis moins vieux que tu dois me traiter comme un mioche !

- Alors arrête de te comporter comme tel, petit !

        Badanie baisse les yeux, se retourne et fait quelques pas avant de cracher plusieurs fois sur le sol pour tenter d’atténuer l’odeur de dégoût qu’il a dans la bouche.

- Veuillez l’excuser Madame, reprend Krew. Savez-vous si cet homme a de la famille qu’il serait possible de contacter ?

- Y’était seul. Pas d’enfants. Pas d’parents.

- D’accord. Avez-vous les clés de son domicile ?

- J’ai un double, sûr. Vous l’voulez ?

        Badanie s’étant rapproché, il revient dans la discussion.

- Si cela ne vous dérange pas Madame, dit-il en exécutant le début d’une révérence.

        La concierge s’absente alors un instant. Krew en profite pour complimenter son collègue :

- un jour tu m’expliqueras comment tu fais pour être aussi con ! Quand on en aura fini avec cette affaire je t’expliquerai comment détruire tes œillères ainsi que ce miroir que tu as devant le cœur !

 

*

 

*        *

 

        Dans une pièce sentant le renfermé, meublée avec les goûts d’un autre siècle, Mr Dlawik reçoit un manuscrit des mains d’un homme d’une quarantaine d’années.

- Cela peut paraître surprenant comme la vie d’un homme se résume en si peu de pages…

- Le contenu de chaque page est dense Monsieur Dlawik. J’ai écrit des biographies plus légères pour des vies plus longues.

        Les deux hommes sourient de concert.

- Merci Monsieur Pisarz. Merci beaucoup de ce travail. Quatre-vingts années de vie racontées en moins de cinquante pages…

- Je suis à votre disposition. C’est mon travail. Voudriez-vous lire cet ouvrage ? Il est encore temps d’y faire des corrections.

- Vous voulez dire… lire ce manuscrit maintenant ?

- S’il vous plaît. Je vais rester près de vous, à votre disposition, pour prendre des notes si vous me demandez des modifications.

Monsieur Dlawik laisse échapper un sourire.

- Alors allons-y. Je me plonge dans l’histoire de ma vie !

 

*

 

*        *


        Une fois devant la porte de Mr Dlawik, la concierge en confie les clés à Krew.

- Vous avez l’droit d’rentrer comme ça chez quéqu’un ?

- Nous sommes de la police Madame. Vous voulez savoir si quelque chose est arrivé à votre ami, n’est-ce pas ?

        La concierge baisse la tête sans répondre.

        La porte de l’appartement s’ouvre sur un intérieur sombre. Une odeur de renfermé inonde instantanément le palier.

- Restez dehors s’il vous plaît Madame, ordonne gentiment Krew à la concierge.

        D’un pas calme et assuré, les deux hommes pénètrent dans l’appartement. Ils allument les lumières au fur et à mesure de leurs progressions lorsque :

- Je crois que j’ai un truc, hurle Badanie !

        Krew fait volte-face et se dirige vers la pièce d’où s’est propagée la voix de son collègue. Il y découvre Badanie à genoux en train de prendre le pouls d’un vieil homme assis dans un fauteuil.

- Lâche la main de cet homme, imbécile ! A dix mètres on peut voir qu’il est mort depuis plusieurs jours.

        Badanie repose le bras du vieil homme et fait quelques pas en arrière. La vue de ce cadavre lui coupe la parole.

- Tu ne dis plus rien, Badanie ? Que penses-tu de cela ?

- Putain... que dalle…

- Merci à la jeunesse de cette aide précieuse ! Ses paupières sont presque translucides. Sa peau est blanche et froide. C’est la première fois que tu vois le corps d’un mort, brigadier ?

- Je suis sorti de l’école il y a un mois… j’ai déjà vu des macchabées... mais sur des tables à la morgue. C’est pas l’école ici. C’est pas la même came !

- Comme tu dis, Badanie. Mais essaie quand même de garder tes esprits.

        Krew retourne sur le palier pour interroger de nouveau la concierge. Badanie le suit comme un fidèle animal.

- Avez-vous remarqué des événements inhabituels avant la disparition de Mr Dlawik ?

- Vous l’avez r’trouvé, demande la concierge apeurée ?

- Malheureusement oui.

- Saint Dieu ! Comment y va ?

- Pour dire la vérité, pas très bien. Avez-vous remarqué quelque chose de bizarre avant sa disparition ?

        La concierge intériorise. Accusant le coup, elle réfléchit un moment puis reprend :

- Non, j’n’ai rien r’marqué. Y vivait sa routine quotidienne depuis tellement d’années...

        Krew se tourne un instant vers son collègue, puis termine la conversation avec la concierge.

- Rentrez chez vous, Madame. Nous nous occupons de la suite.

        Une fois la concierge partie, Badanie ne peut s’empêcher de ponctuer :

- Pas au courant de grand-chose pour quelqu’un qui se considère comme son amie.

        Krew le regarde :

- Non seulement tu es con mais en plus tu n’apprends pas vite... On reprend l’inspection des lieux !

        Les deux policiers ferment sur eux la porte de l’appartement de feu Mr Dlawik. Tournant autour du corps, Krew contemple la petite table du salon. Une tasse de café vide et un livre y trônent.

 

*

 

*        *

 

- J’ai besoin de stopper cette lecture, cher Mr Pisarz, demande gentiment Mr Dlawik. Votre écriture est fluide et légère mais le poids de mon âge diffuse dans tout mon corps une lourde fatigue. Me permettriez-vous de terminer la lecture de votre manuscrit demain ?

- Ceci est votre manuscrit, Monsieur. Mais si vous me permettez d’insister, je préférerais que l’on en finisse aujourd’hui. Il ne vous reste que quelques pages à lire. Votre vie ne vous passionne-t-elle pas ? Voulez-vous que je vous prépare un café ?

        La bonne éducation de Mr Dlawik ne peut que lui faire accepter cette proposition. Cet auteur, ce Mr Pisarz, vient de consacrer tant de temps à l’écriture de sa biographie. Il est forcément impatient de connaître l’avis du principal intéressé.

Mr Dlawik indique d’une main le chemin de la cuisine avant de poser le livre de sa vie sur la table du salon dans l’espoir de souffler un peu. Quelques minutes après, une tasse de café à ses côtés, Mr Dlawik reprend sa lecture.

        Les pages s'enchaînent à nouveau. De tout le manuscrit, aucune erreur n’est relevée. Quand soudain :

- Ca par exemple ! Vous terminez cette biographie par l’entretien que nous avons actuellement. C’est original ! Je suis curieux de lire la dernière page et de découvrir comment va se finir cette entrevue !

        Mr Dlawik sourit. Mr Pisarz lui renvoie sans avarice ce sourire, fier que son travail plaise au commanditaire.

        Les minutes passent. Les yeux de Mr Dlawik noircissent. D’une main fébrile il tourne la dernière page de sa biographie. Il lit les ultimes lignes, pose le livre sur la table du salon à côté de sa tasse de café vide et lève les yeux vers Mr Pisarz :

- Vous avez empoissonné mon café ? Pourquoi ?

- J’aime que mon travail soit parfait.

        Mr Dlawik baisse les yeux un instant avant de reprendre.

- La biographie que vous avez écrite s’arrête aujourd’hui... donc ma vie doit aussi doit se finir, sinon votre travail sera incomplet... c’est bien ça ?

- Profitez calmement de vos dernières minutes, rétorque Mr Pisarz.

        Mr Dlavik essaie de se lever mais sans succès. Le poison court dans ses veines depuis de longues minutes et torture maintenant chacun de ses muscles. La paresse contamine tout son corps. Seul son regard continue d’obéir. La jubilation qui était sienne il y a encore quelques instants s’est transformée en un souffle glacé coulant sous sa peau. La mort est face à lui. La peur englobe tout son être. Ses pupilles ne répondent plus qu’à la terreur de cette faux au-dessus de sa tête.

- Bientôt vos yeux vont se fermer, très lentement. Vous allez vous endormir.

        Difficilement, se sachant condamné, Mr Dlawik essaie d’articuler :

- Quel... organe... va... s’arrêter... en... premier... ? Cœur... poumons... ?

- Votre cœur va ralentir progressivement, ce qui va diminuer l’alimentation en oxygène de votre cerveau. Vous allez vous endormir, très doucement. Vous ne sentirez rien. Je vous le promets.

        Cette dernière phrase sonne comme une ultime torture dans l’œil de Mr Dlawik. Il ne peut plus bouger. Il ne peut plus parler. Le sommeil le gagne. Dans un ultime effort il lâche :

- Vous… êtes... fou !

- Désolé de vous contredire Mr Dlawik. Je ne suis que perfectionniste !

 

*

 

*        *

 

- Que faisons-nous maintenant, demande Badanie ?

- Préviens le central, ils appelleront les pompes funèbres, réplique Krew. Ce type est mort de vieillesse. Notre travail s’arrête là.

        Badanie se dirige vivement vers la sortie de l’appartement, son téléphone à l’oreille. Krew reste dans la pièce mortelle encore quelques minutes. Son regard glisse sur des objets entassés depuis des années dans une multitude de meubles durs et massifs. Avant de quitter définitivement les lieux, son regard se fixe sur la quatrième de couverture du livre posé sur la table du salon :

        “Envie de posséder votre biographie ? H. Pisarz en a déjà réalisé plus de 300. Pourquoi ne pas lui confier votre vie ?”


Fin

 

 



22/01/2014
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