LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Le pouvoir : sang-froid, sans limites.

 

 

4 mai, 8h. Heure H-24.

- Candidat Bontret, pourquoi venir donner votre sang aujourd'hui ?

            Derrière ce journaliste posant des questions anodines à un candidat à la présidence de la république, Stew attend patiemment. Caché dans un parterre de reporters, lui-même détenteur d'un dictaphone et d'un appareil photo, il sait qu'il doit sa carrière à son mimétisme naturel.

            Les flashs, les questions toutes aussi banales les unes que les autres, le faux sourire provoqué par une aiguille perçant le bras... toute la duperie organisée d'une campagne présidentielle s'offre en spectacle dans cette salle d'habitude si propre.

            Une fois fini ce don gratuit mais enrichissant son image, le candidat Bontret se dirige vers la sortie en prenant bien soin de serrer longuement les mains propres de chaque membre du personnel. Stew suit le mouvement de l'essaim. Au passage, d'un geste rapide et discret, sa main agile attrape l'un des échantillons de sang du candidat Bontret.

 

4 mai, 11h. Heure H-21.

- Candidat Bontret, comment vous sentez-vous à l'approche du plus important discours de votre campagne ?

            Aucun journaliste ne s'écarte de la route du candidat. Celui-ci traverse la foule entouré de ses gardes du corps. Les journalistes en seconde garde, la masse populaire ensuite.

- Laissez-moi passer hurle le candidat Bontret à ses gardes du corps, je veux serrer des mains ! Ses épaules forcent les gorilles tandis que le traditionnel sourire de façade s'affiche comme un automatisme. Le bain de foule atteint son paroxysme lorsqu'une mère tend son fils vers les bras du candidat. Ivres de cette opportunité, les flashs des journalistes crépitent longuement, immortalisant ce symbole d'avenir dans les bras du candidat en tête des sondages. Une longue minute se passe avant que l'enfant, déboussolé, ne retrouve les bras réconfortants de sa mère. Caché dans la masse, Stew prend bien soin de photographier de nombreuses fois l'enfant, et laisse s'éloigner la meute pour garder en vue cette victime désignée.

 

4 mai, 14h. Heure H-18.

- Candidat Bontret, avec-vous besoin de quelque chose demande son premier conseiller ?

- J'ai surtout besoin de calme et de concentration. J'aimerais relire mon discours. Merci de veiller à ce que personne ne vienne me déranger pendant l'heure qui vient.

            Le conseiller referme la porte de la loge du candidat et y appose une affichette "Ne pas déranger !". Une forte activité règne dans les coulisses de ce lieu qui a vu tant de grands orateurs atteindre le statut d'homme présidentiable. Des téléphones vissés aux oreilles, des agendas électroniques dans les mains, chaque membre de cette armée connaît sa tâche et fait abstraction de ce qui ne fait pas partie de ses responsabilités. La machine de guerre est en marche vers une victoire annoncée. Le moindre faux pas, si près du but, est interdit.

            Dans la salle, Stew ne quitte pas des yeux l'enfant désigné involontairement par le candidat Bontret. La foule masque cette filature de son agitation.

            La patience est la qualité principale de tout bon prédateur. Il faut savoir attendre son tour, rester caché dans l'ombre ou dans la foule. Il faut être là, au bon moment, et surtout ne pas réfléchir quand l'opportunité s'offre.

            Attiré par un stand où des ballons publicitaires sont distribués, le petit garçon lâche la main de sa mère. Celle-ci réagit immédiatement, mais la foule a déjà absorbé son fils. Elle tourne sur elle-même, crie le nom de son enfant, ses yeux cherchent mais n'arrivent pas à se poser sur la chevelure blonde de sa progéniture. La panique s'installe. La mère court jusqu'au stand le plus proche et demande l'aide des organisateurs. Quelques instants plus tard, des vigiles quadrillent la salle et des messages sonores sont diffusés pendant qu'un homme en costume cravate essaie de rassurer cette femme privée de son enfant.

            Au même instant, Stew sort d'un cagibi situé dans l'un des niveaux inférieurs de la salle de spectacle. Il laisse derrière lui le corps sans vie d'un petit garçon.

 

4 mai, 17h. Heure H-15.

- Candidat Bontret, toutes mes félicitations ! Votre discours était parfait. Que d'éloquence ! Que de vérité ! Que d'espoir vous avez propagé vers ces gens !

- Merci, mais n'en faites pas trop non plus. Vous savez que notre travail est surtout de vendre du rêve.

            Les recherches de l'enfant se sont poursuivies pendant toute la durée du discours. La police a été appelée en renfort et fouille maintenant les abords du palais des congrès et les rues adjacentes. Aucune trace de l'enfant. Pas de témoin. Morte d'inquiétude, en larmes dans un fourgon de police, la mère décomposée n'est plus que l'ombre d'elle-même.

- Candidat Bontret, la foule vous réclame. Vous devez y retourner et serrer des mains !

            Le candidat termine son verre d'eau d'un trait et, tel un boxeur remontant sur le ring, jette à l'un de ses conseillers la serviette avec laquelle il vient de s'essuyer le visage.

            La foule est en délire. Les cris d'hystérie et les larmes de joie entourent cet homme considéré par ses fans comme le prochain président de la république.

            "Impossible de perdre lance un supporter tapant sur l'épaule de son champion, après un discours de cette qualité le président sortant est dans les choux".

            "Vous êtes premier dans les sondages, sauvez-nous d'un nouveau quinquennat catastrophe".

            Stew sourit. Il dissimule son visage dans la liesse ambiante pour approcher le candidat Bontret. Lui serrant la main, un mouvement de foule opportun pousse ces deux corps à se toucher. A cet instant, les doigts de Stew s'ouvrent pour laisser échapper dans la poche du candidat Bontret un bouton arraché du gilet d'un enfant.

 

4 mai, 18h, Heure H-14.

            Pendant que le candidat Bontret termine son tour de salle, Stew quitte la place et téléphone immédiatement à sa hiérarchie.

- Ici, Stew. Tout est en place.

- Parfait, répond une voix froide avant de raccrocher.

            L'homme en costume noir range son téléphone dans la poche intérieure de sa veste et se retourne vers un bureau richement décoré derrière lequel est assis le président en place.

- Tout est en place Monsieur le Président.

- Parfait, bon travail. N'oubliez pas : le corps de l'enfant doit être retrouvé à 19h pour que cette information fasse la une du journal de 20h. C'est impératif !

- Nous sommes rodés à ce genre d'exercice Monsieur le Président.

- Je vous fais confiance mais attention, un bon professionnel ne doit jamais cesser de se remettre en question. Ne soyez jamais trop confiant.

            Le Président se lève et marche lentement jusqu'à la fenêtre de son bureau.

- Il m'est interdit de perdre cette élection. Sans l'immunité de cette fonction, tout ce que j'ai bâti s'écroulerait.

 

4 mai, 20h. Heure H-12.

- Mesdames et messieurs, bonsoir ! A la une ce soir, la découverte dans les sous-sols du palais des congrès du corps d'un garçon de 5 ans. Les premiers éléments divulgués par la police font état d'un assassinat. Je rappelle que c'est dans cette salle qu'a été prononcé cet après midi le discours de fin de campagne du candidat Bontret. Nous retrouvons tout de suite notre reporter sur les lieux.

- Pas un mot sur mon discours ! Pas un mot sur mon excellente prestation ! Sur cette foule que j'ai rendu ivre de bonheur, s'énerve le candidat Bontret !

            Autour de lui ses conseillers sont abattus. Chacun sait que cette information va créer implicitement dans le cerveau de chaque électeur un lien entre le nom du candidat Bontret et le meurtre de cet enfant. D'un point de vue strictement commercial, le nom du candidat est dégradé. Ce qui, à une semaine de l'élection, est de très mauvaise augure.

 

5 mai, 6h. H-2.

- Police ! Ouvrez ou nous allons défoncer la porte !

            Le candidat Bontret n'a pas dormi de la nuit. Il a passé ces dernières heures à chercher un nouveau plan de bataille pour redorer son nom.

- Qu'est ce qui se passe ? demande le candidat Bontret une fois la porte ouverte.

- Vous êtes monsieur Bontret ? demande le policier en première ligne.

- Bien sûr ! Ne me dites pas que vous ne me connaissez pas !

- C'est la procédure monsieur.

- Quelle procédure ? s'étonne le candidat Bontret.

- L'arrestation monsieur. Je vous place à partir de ce moment en garde à vue pour meurtre avec préméditation.

 

5 mai, 8h. Heure H.

- Mesdames et messieurs, bonjour. Il est 8 heures. Voici les titres du journal de ce lundi 5 mai. Nous avons appris tôt ce matin l'arrestation du candidat Bontret. Il est accusé du meurtre de ce jeune garçon retrouvé hier soir dans les sous-sols du palais des congrès. Une conférence de presse du procureur de la république est actuellement en cours.

            "Ce matin à 6h, monsieur Bontret a été placé en garde à vue pour assassinat. A 7h30, il a été mis en examen pour ces mêmes faits. Nous n'avons pas d'aveux mais le sang de monsieur Bontret a été retrouvé sur le corps de l'enfant. Celui-ci a été assassiné hier vers 14h30, heure à laquelle monsieur Bontret avait expressément demandé à son staff de le laisser seul. Personne ne peut attester des activités de monsieur Bontret entre 14h et 15h hier. De plus, l'ADN du garçon a été retrouvé sur monsieur Bontret et l'ADN de monsieur Bontret a été retrouvé sur le garçon. Pour finir, un bouton de gilet du garçon a été retrouvé dans la poche de la veste que portait monsieur Bontret hier.

- Quel est le mobile du crime, crie un journaliste ?

- Monsieur Bontret souffre depuis plusieurs années de psychoses liées au stress. Pendant ses phases psychotiques, monsieur Bontret perd totalement le contrôle de lui-même et doit évacuer son stress par la violence. Une fois le stress évacué, sa crise se termine et il ne se souvient plus de rien.

 

            Dans le bureau du président en place, les sourires sont sur tous les visages.

- Je pense que votre réélection ne sera pas un problème Monsieur le Président.

- Voilà une affaire réglée se réjouit le Président. Il ne faut pas jouer avec le pouvoir si l'on n'est pas prêt à tout sacrifier pour l'avoir, et surtout, pour le garder !

 

 

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17/11/2013
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