LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Il est libre... Georges !

 

 

D’une main tremblante, Georges remplit une nouvelle fois son verre. La bouteille de whisky vennait de libérer ses dernières gouttes. L’homme d’une quarantaine d’années la repoussa vers le rebord de la table, elle buta dans sa consœur. Le verre tinta, le bruit se propageait tellement bien dans l’air. Comme chaque soir, Georges n’avait pas eu la force de débarrasser sa table de salon, cela serait fait le lendemain matin, ou le lendemain midi, quand son sommeil le laisserait quitter le canapé sur lequel il devrait s’écrouler dans une ou deux gorgées. Le temps ne s’écoulait plus en minutes… il était rythmé par l’ouverture de l’opercule d’une bouteille de whisky… deux fois par jour. Verre après verre, il enivrait son cerveau malade d’un alcool mortel. Il aurait tellement aimé que ses pensées s’arrêtent, que la mort vienne le prendre… Mais non ! Il n‘était pas question de fuir ses responsabilités ! Déjà dix ans qu’il se battait et qu’il survivait, il était hors de question de laisser tomber si prêt du but.

Dix ans… c’est le temps qu’il avait fallu pour transformer un homme honnête, heureux dans son couple, fier de sa réussite professionnelle, en veuf chômeur et alcoolique. Il ne s’agissait pas là d’une lente descente aux enfers. Il ne s’agissait pas d’un destin injuste qui s'était abattu sur un homme sans reproche. Georges s’en voulait, sa culpabilité de s’être laissé submerger accroissait la honte de sa situation.

Il y a dix ans, sa femme était morte. Elle s’appelait Hélène. Ils n’avaient pas d’enfant. Ce n’était pas faute d’avoir essayé... mais la vie offre ses plaisirs comme le destin joue à la roulette russe. Les plus méritants ne sont pas toujours les mieux servis.

Un accident, un stupide accident domestique.

Une baignoire glissante… une tête qui se cogne contre un rebord et un corps qui perd connaissance, la face dirigée vers le fond. Georges était arrivé trop tard. Il avait retourné le corps de son Hélène et s’était aussitôt vu diminué par la force de son regard. Ses deux yeux fixes, lardés de sang. Sa fine bouche grande ouverte avait cherché l’oxygène, sans réussite. L’eau du bain était encore chaude, le corps de son Hélène ne l’était plus autant.

Les cinq années de bonheur que venait de passer Georges en compagnie de son Hélène s'étaient terminées brutalement.

A partir de ce jour, toute la vie de Georges ne fut plus qu’un unique combat contre la dépression. Il se remit à fumer, lui qui avait arrêté difficilement lors de la rencontre de son Hélène. Il se mit à boire. D’abord quelques bières par jour… mais cela ne fut pas suffisant pour, chaque soir, implorer le sommeil de l’emporter. Ce fut donc rapidement le tour de l’alcool fort. Quelques verres de whisky, puis rapidement la bouteille quotidienne devint nécessaire. Ce n’était qu’assommé par l’alcool que Georges parvenait à trouver le sommeil. Ses nuits dénuées de repos, ses allures de plus en plus désinvoltes, ses poches sous les yeux et son travail devenu totalement improductif le guidèrent vers un chômage certain. Le capitalisme se fout de la douleur de l’homme, il ne plaint que les peines de l’actionnaire…

Seul dans l’appartement qu’il avait partagé tant d’années avec son Hélène, Georges n’eut plus qu’une unique activité... la boisson ! D’abord une, maintenant deux bouteilles étaient nécessaires tous les jours pour combler le vide créé par les failles de son cœur. Il se levait quotidiennement vers dix heures, après cinq ou six heures de sommeil. Son premier geste était de se regarder dans la glace. Son deuxième était de saisir une bouteille de whisky premier prix et d’en ôter le bouchon. Il ne buvait jamais au goulot, cela faisait disparaître le liquide bien trop vite. Le temps de verser un doigt, de regarder ce liquide d’or s’agiter à travers la paroi de son vieux verre moutarde, de lentement laisser glisser la douleur le long de sa gorge... cinq bonnes minutes étaient passées. Il tenait ce rythme à longueur de journée, millilitre par millilitre, une bouteille toutes les neuf heures. Toute la pension de l’état finissait dans l’achat d’alcool. Il ne mangeait plus. Le peu d’énergie dont il avait besoin était extraite du liquide mortel par son corps fatigué.

De temps en temps, il se revoyait le jour de l'accident. S’il était arrivé quelques minutes plus tôt, son Hélène serait peut-être encore vivante. Si facile à dire... il n’aurait pas perdu son travail, ils auraient peut-être eu un enfant, voir plusieurs. Il aurait pu être le patriarche d’une famille heureuse dont chacun des membres aurait été un participant actif au bonheur de toute la tribu... la tribu n’était plus qu’un lointain rêve et le chef était saoul. Il gémissait sur son canapé quand les voisins, exaspérés par l’odeur, venaient taper à sa porte. Ils savaient qu’il n’était pas mort, ils l’entendaient régulièrement pleurer la nuit. Ses sanglots cassaient le silence, ses gémissements ricochaient sur les murs défraîchis pour lui revenir en pleine figure. Seul un nouveau verre pouvait alors noyer cette fosse dépressive passagère. Un nouveau verre qui lui permettait de brûler cinq nouvelles minutes de sa vie.

 

Georges attendait depuis tant d’années. Il avait pris sa décision il y a longtemps et le grand jour était pour demain. L’instant de vérité, le moment fatidique où il allait pouvoir se libérer de la souffrance qu’il gardait en lui depuis dix ans... jour pour jour. Parler, juste parler… avant, il l'espérait, de glisser enfin vers cet enfer qui ne pourrait pas être plus terrible que sa vie actuelle. Dix ans… plus de cinq à préparer ses paroles. Il s’était promis de ne pas boire le jour précédent son grand oral. Il voulait être digne en face de la justice, en face de cette femme aveugle qui soupèserait son âme de citoyen. Mais il n’en avait pas eu la force. Impossible d’accepter son reflet dans le miroir… la bouteille de whisky qui lui faisait de l’œil... la difficulté d’être soi-même...

Enfin, le jour fut venu. Georges avait mis son plus beau costume et essaya de peigner ses cheveux. Pas lavés depuis plusieurs mois, ils ne se démêlèrent qu’au prix d’une profonde perte dans leurs rangs. Il aurait pu faire l’effort de prendre une douche… et pourquoi pas un bain pendant que vous y êtes !

Il se regarda de longues minutes dans le miroir. Il était l’heure. Après dix ans d’attente, il fallait revenir dans la lumière. Peut-être allait-il faire les gros titres des journaux ? Peut-être allait-il être invité à la télévision pour parler de son histoire ? Un livre serait la consécration… mais rien de tout cela ne pourrait atténuer la douleur. Il n’aurait de toute façon pas le temps de participer à ces fantaisies. Il avait choisi son destin il y a dix ans, un destin qui devait réaliser son ultime acte aujourd’hui.

Georges sortit sur son palier, referma la porte, mais n’usa pas de sa clé. A quoi bon vouloir empêcher les curieux de venir voir le nid de son esprit ? Autant faciliter les choses et s’offrir, c’était là toute sa volonté actuelle.

Un quart d’heure de marche fut nécessaire. Une fois arrivé à destination, il fit la queue, comme tout le monde. Son tour venu, il prononça sans un bonjour :

- J’ai tué ma femme.

Le policier assis en face de lui le dévisagea et, après un long soupir de lassitude, lâcha :

- Vous l’avez tué quand ? Et où est le corps ?

- Je l’ai tué il y dix ans, son corps a été enterré peu après, au cimetière.

- Il y a prescription Monsieur, vous pouvez rentrer chez vous et ouvrir une autre bouteille. Bonne journée. Nous avons beaucoup de travail en ce moment.

Georges fut sorti de la file par celui qui le suivait. On avait volé la voiture de cet homme, une affaire qui monopolisa toute l’attention de l’officier de garde.

Le monde se mit à tourner autour de Georges. Il était devenu tellement inutile que même l’aveu de son crime n'intéressait pas la police. Comment se confesser dans ces conditions ? Comment retrouver la sérénité, si tant est que cela soit possible ? Georges ne pensait plus, il pleurait. Le monde se fout du passé. Le monde n’a pas le temps de s’occuper des hommes, le matériel a beaucoup plus de valeur. Le monde ne vit que par ce qui fait partie de l’instant, le passé est mort et le présent est déjà fini.

Georges fit un pas de côté. Et fut bousculé par l’homme à qui on avait volé la voiture… il était énervé de l’avoir si rapidement retrouvé… à la fourrière.

- Monsieur ? Monsieur ?

L’officier de police essayait d'interpeller Georges.

- Vous pouvez partir, vous êtes libre !

- Mais, bredouilla Georges, mais... j’ai tué Hélène…

- C’était il y a dix ans vous m’avez dit ?

- Oui, dix ans et deux jours exactement.

- Donc il y a prescription. Je suis sûr que vous avez attendu exactement aujourd’hui pour venir avouer car vous connaissez la prescription.

Georges n’eut pas le temps de répondre.

- Je ne suis pas psychologue. Allez-vous faire soigner, nous avons des affaires importantes à traiter ici.

Des affaires importantes… Georges était pris à son propre piège. Il avait attendu que son crime soit prescrit pour venir l’avouer... mais plus personne ne voulait de ses aveux. Il était seul, perdu avec un terrible secret.

- Elle n’a pas glissé… je l’ai poussée et… sa tête a cogné le bord de la baignoire… je l’ai regardé se noyer… sans réagir…

Georges venait d’avouer mais fut mis dehors par les mains fermes d’un officier de police débordé à cause d’une voiture en fourrière.

Le vent frais coulait dans son cou. Il pensait à son Hélène. Le whisky ne l’attirait plus. Il avait espéré une libération par ses aveux... mais il ne se sentait pas mieux. Loin de là. Il avait honte d’avoir attendu. Un geste d’une lâcheté sans borne.

Georges ne reprit pas le chemin de son appartement. Il marcha quelques dizaines de minutes au hasard puis s’arrêta devant un magasin. Derrière cette vitrine, son Hélène avait travaillé comme vendeuse pendant de nombreuses années. La propriétaire était toujours là, à conseiller ses clientes sur les derniers vernis à ongle à la mode. Georges poussa la porte et se planta à l’entrée du magasin. Malgré sa face usée par l’alcool, la propriétaire le reconnu immédiatement. Elle avança lentement et, une fois face au mari de sa défunte amie, prononça :

- Qu’est-ce que tu veux ? Pourquoi tu es là ?

- Je suis venu avouer…

- Je ne veux rien entendre de ta part. Tu n’as même pas eu la décence de venir à l‘enterrement de ta femme ! Je veux que tu sortes d’ici, immédiatement !

- Combien je te dois pour la sépulture, répondit Georges sans réfléchir ?

- Sors d’ici ! Tout de suite ! Et ne reviens jamais !

Georges baissa les yeux et quitta le magasin. Des souvenirs le harcelaient sans cesse. Cette pierre tombale, il avait été incapable de s’en occuper. Il avait oublié la date de l’enterrement. L’alcool avait fait disparaître tous ses souvenirs. Difficile de se retrouver presque à jeun en cette matinée après plusieurs années d’une cuite permanente. La réalité de ce que son cerveau lui faisait regretter était-elle la bonne ? Ne s’était-il pas construit un monde de remord pour se donner une conscience ?

Sans plus réfléchir, il décida de se présenter chez les parents de son Hélène. Cinq minutes de marche furent nécessaires. A peine la porte ouverte, l’homme en face de lui décocha un coup de poing qui ébranla fortement son visage. L’effet de surprise passé, le cogneur prit la parole :

- C’est maintenant que tu reviens ? Tu étais passé où, espèce de salaud ?

- Qui êtes-vous, répondit Georges étourdi ?

L’inconnu serra une nouvelle fois les poings et arma son geste.

- As-tu aussi oublié ma fille ?

- Elle est… morte ?

- Bien sûr qu’elle est morte ! C’était il y a dix ans ! Et quand je vois ton état, je bénis presque le ciel qu’elle ne soit pas restée près de toi ! Tu n’étais déjà par très glorieux ! Tu es devenu une épave ! Déjà à l‘époque tu n’avais aucune estime pour toi-même ni pour les autres, mais alors là !

Georges ne sut quoi répondre. Il avait l’impression que ce père lui parlait d’un autre homme que lui.

- Dégage, minable ! Tu n’es même pas venu à son enterrement… je ne veux plus te voir !

Et la porte se referma dans un claquement sourd.

 

Georges s’assit sur le trottoir et, le cerveau enfin totalement rincé de l’alcool, se mit à réfléchir. Il avait tué sa femme, il y a dix ans. C’était un acte volontaire. Mais il ne se souvenait pas de la suite. Si effectivement il n’était pas venu à l’enterrement... s’il était vrai qu’il n’avait pas donné un sou pour payer la sépulture… Georges se mit à sourire. Il était clair qu’il n’avait jamais aimé cette femme, ce pourquoi il ne lui avait jamais fait d’enfant. Il l’avait tuée car elle refusait de le quitter. Il était comme un bagnard avec son boulet. Georges s’était juste débarrassé d’une âme trop collante… et il s’en était débarrassé d’une façon bien ingénieuse puisque la police ne l’avait pas inquiété. Il avait été tellement malin qu’il n’avait même pas eu à débourser un centime pour les obsèques. Il avait même réussi à sauvegarder son temps et un déplacement le jour de l’enterrement. Aujourd’hui, la police se foutait de son geste. Les bribes de son ancienne vie ne voulaient plus de lui.

Georges se mit à sourire comme il n’avait plus souri depuis quinze ans. Son cerveau avait joué avec lui. Il lui avait inculqué le doute, le remord, le besoin de se morfondre et l’alcoolisme. Maintenant il était réveillé, débarrassé de son boulet.

Après quinze ans de léthargie, Georges sentit une joie de vivre lui parcourir le corps. Il se leva et rejoignit son appartement. Ses lèvres sifflaient gaiement il est libre… Georges !

 

 

 



17/09/2014
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