LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Conte : le dernier peuple des nains et des elfes

 

 

Il était une fois, une forêt dense et profonde. Éloignée de toute civilisation, elle n’était peuplée que de nains, d’elfes et d’un ogre gigantesque.

Les arbres de cette forêt étaient si hauts, leurs feuillages étaient si denses sur leurs branches que seule une infime partie de la chaleur du soleil parvenait jusqu’au sol. Quelques rais de lumière traversaient le feuillage pour inonder de petits tapis de verdure se battant tant bien que mal pour survivre contre le lugubre décor qu’était ce sol terreux inhospitalier.

Les nains avaient su tirer profit de cette ambiance cauchemardesque. Maîtres forgerons, grands bâtisseurs de tunnels et de cavernes, ils avaient percé la terre pour en faire un gruyère solidement armé, tout à fait adapté à leur besoin de déplacement à l’abri du regard de l’ogre. Petits, mais forts et trapus, les nains se nourrissaient de rongeurs et de racines. Ils se délectaient d’une eau de source agrémentée d’extraits de racines qu’ils prenaient bien soin de laisser fermenter avant de s’en faire couler des litres dans le gosier. Le noir de leurs terriers était presque identique au noir extérieur. Leur vue était fine et perçante mais dénuée de toute sensation de couleur. La vie s’écoulait paisiblement dans cet univers, entre chasses et fuites, entre rigolades champêtres et silences angoissants... le temps que les pas lourds de l’ogre ne s’éloignent.

Les elfes avaient choisi de vivre dans la cimes des arbres. Fins et agiles, ils avaient bâti un vaste réseau de branchage parcourant toute la canopée. Les plus grands arbres avaient été transformés en habitation. Les plus petits servaient de garde-manger. Les elfes se nourrissaient de fruits. L’eau pure tombant du ciel était suffisante pour les abreuver tous. Ils ne descendaient jamais sur le sol. Le manque de lumière ne les incitait pas à aller explorer cet endroit dénué de toute nourriture... la présence de l’ogre stoppait net celui qui aurait pu trouver l’aventure intéressante. Les elfes avaient développé des qualités de guérisseur exceptionnelles faisant de chacun d’eux un être presque immortel.

L’ogre n’avait pas de maison... ni même une caverne ou un endroit où il aimait se reposer. Il arpentait la forêt de long en large, cherchant de quoi se nourrir. Armé d’une gigantesque massue, il écrasait d’un seul coup tout animal passant à sa portée. Il ne prenait pas le temps de cuisiner sa nourriture ni même de la faire cuire… il avalait tout cru la pauvre bête qui venait de croiser son gourdin. Ses pas faisaient résonner la terre et pétrifiaient de peur celui qui les entendait. Le soir, après une longue journée de marche, l’ogre se couchait contre un arbre et dormait jusqu’au matin suivant, puis reprenait sa route. Une fois au bout de la forêt, il faisait tout simplement demi-tour.

Des nains se faisaient parfois attraper par l’ogre. C’était à chaque fois un drame. Mais jamais le peuple nain ne prit le parti de partir en guerre contre un ennemi dix fois plus grand.

Aucun des elfes ne s’était jamais fait attraper. Vifs et agiles, ne se laissant pas submerger par la peur, leur rapidité avait sauvé la vie des quelques malheureux qui avaient eu à croiser sa route.

 

Un matin, la nouvelle de la disparition d’un nain après avoir croisé la route de l’ogre se propagea dans tous les tunnels du peuple. Le plus petit des nains, donc le chef, eut rapidement vent de cette funeste nouvelle. Excédé par cette disparition, il décida de convoquer en urgence les plus éminents maîtres nains de la forêt pour qu’ils se mettent à la recherche d’une solution à ce problème qu’était l’ogre. Les cerveaux se mirent en branle, très peu d’idées fusèrent et après trois jours de délibération, une seule idée ne fut pas éliminée. Ils construisirent donc avec un alliage secret une clochette puis désignèrent le plus rapide d’entre eux pour aller l’accrocher, une nuit, dans la chevelure de l’ogre. Ceci fut fait. La clochette tintait faiblement mais le son se propageait tellement loin qu’elle annonçait l’arrivée de l’ogre avant même que la terre ne se mette à trembler. L’ogre fut dérangé les première heures par ce nouveau bruit se faufilant dans ses tympans mais y prit goût et rapidement n’y fit même plus attention. Tous les nains savaient maintenant bien à l’avance que l’ogre allait arriver et avaient le temps de se cacher avant d’être pétrifié de peur par les bruits de pas résonnant dans la terre. Les animaux aussi comprirent vite. Ils pouvaient maintenant fuir la massue de l’ogre... si bien que celui-ci commença à avoir faim. Il se mit à marcher plus vite pour parcourir plus de distance et avoir plus de chance de croiser de la nourriture. Mais cela n’y changea rien. La clochette des nains tintait si loin que la marche la plus rapide de l’ogre ne pouvait le faire devancer ce signal d’alarme. La faim finit par faire se tourner l’ogre vers une source de nourriture qu’il voyait évoluer au-dessus de sa tête depuis bien des années. Une source à laquelle il n’avait jamais pu goûter. Une source qui semblait douce et juteuse… les elfes ! Repérant bon nombre d’entre eux au sommet d’un grand arbre, l’ogre se positionna près du tronc et de ses deux bras forts commença à le secouer. Au sommet, les elfes furent surpris. Certains s’accrochèrent aux branches de l’arbre. D’autres sautèrent dans l’arbre voisin. Malheureusement, un elfe ne fut pas assez rapide et glissa. Il ne put se retenir aux branches qu’il croisa. Jouant de sa légèreté, il rythma sa chute en s’appuyant contre le tronc, tourna autour des branches, pour enfin poser les pieds sur le sol... avec un genou à terre. Incapable de résister à l’appel de son estomac, l’ogre courut vers l’elfe et asséna un terrible coup de gourdin dans sa direction. Pétrifié par la peur, l’elfe ne bougea pas. L’empressement de l’ogre le fit rater sa cible. Immédiatement il arma à nouveau son bras et lança son arme en direction de son futur repas. L’elfe tomba sur le sol… assommé par la puissance du coup. Ne pouvant attendre plus, l’ogre se saisit de son repas et le mit tout entier dans sa bouche. Mâcher était une perte de temps. En haut des arbres, tous les elfes qui venaient d’assister à ce spectacle se mirent à pleurer.

Quelques minutes plus tard, l’elfe se réveilla dans le ventre de l’ogre. Des milliers de petites bêtes lui montaient sur le corps avec la ferme intention de le digérer. Ça chatouillait, puis rapidement, ça brûla. L’elfe se leva d’un bond. Il courut d’un côté puis de l’autre… mais partout les mêmes organismes s’attaquaient à ses chairs. Ne sachant que faire et voulant éviter une mort lente et douloureuse, l’elfe sortit de sa ceinture un petit couteau et commença à creuser le ventre de l’ogre dans l’espoir d’y percer une échappatoire. Soudain, tout se renversa d’un côté. L’elfe se retrouva à l’opposé de la chair qu’il était en train de creuser. Puis, immédiatement après, tout fut renversé de l’autre côté. Les yeux de l’elfe étaient maintenant contre le trou qu’il avait commencé à percer. Sans plus réfléchir, il taillada de plus belle le ventre de l’ogre tout en s’accrochant d’une main à la faille qu’il avait percée et qu’il tentait d’élargir. Les soubresauts de l’ogre étaient de plus en plus forts et de plus en plus rapprochés. Des cris de douleur parvinrent jusqu’aux oreilles de l’elfe. Enfin, ce fut le bonheur. Écartant la peau, il sauta sur le sol et sans se retourner grimpa dans l’arbre le plus proche. Une fois à l’abri avec les siens, il regarda vers le sol et se rendit compte de ce à quoi il venait d’échapper.

L’ogre se roulait sur le sol. Il ne pouvait plus marcher. Ses cris de souffrance sonnaient mal couplés aux tintements frénétiques de la clochette. A quelques centaines de mètres de là, des nains étaient sortis pour percer l’origine de ces plaintes déchirant leur forêt.

C’est alors que le chef des elfes fit irruption au sommet des arbres et se lança dans le vide en direction de l’ogre. Sans peur, il se plaça face à lui et lui promit qu’il pouvait le guérir mais qu’en échange l’ogre devait devenir végétarien et vivre en périphérie de la forêt. Des nains sortirent immédiatement de leur terrier et s’offusquèrent de ce besoin qu’avait l’elfe de sauver la vie de l’ogre.

“Il a mangé bon nombre de nos amis !”.

“Il n’a jamais éprouvé la moindre compassion !”.

“Pensez-vous qu’il faille agir comme lui, répliqua le chef des elfes ?”. Tous se turent. L’ogre accepta le marché sans aucune négociation. L’elfe soigna l’ogre qui promit de ne plus en être un et de ne jamais plus s’aventurer à l’intérieur de la forêt.

 

Depuis ce jour, les nains et les elfes vivent ensemble dans une même forêt gardée par un ogre gigantesque faisant trembler le sol sous ses pieds. Un ogre qui inspire tellement de peur aux humains qu’aucun d’entre eux n’a jamais osé s’approcher. Cette forêt est le dernier repère de ces anciens peuples que beaucoup pensent n’être qu’imaginaires.

Trouvez un ogre végétarien... et vous trouverez le dernier peuple des nains et le dernier peuple des elfes !

 

 

 



07/06/2014
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