LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Le col des Chamans (version intégrale) - Introduction d'Howahkan

 

 

Le soleil commençait à peine à lancer ses rayons par dessus la montagne quand les “triplés” quittèrent le refuge pour se lancer dans le deuxième et dernier jour de leur ascension du col des Chamans. Ils connaissaient le chemin par cœur. D’abord une journée de marche facile de leur village jusqu’au refuge des Gautiers puis trois heures de sentiers difficiles pour enfin pouvoir dominer les deux vallées. Toujours heureux de partager à trois l’amour de leurs montagnes natales, tout le village les avait rapidement surnommé les “triplés”. Mais ils n’en étaient pas. Benjamin et Vincent étaient bien frères jumeaux mais Marie n’avait aucun lien de sang avec eux. Tous trois étaient voisins. Depuis toujours. Tous trois étaient nés la même année. Inséparables aussi bien à l’école qu’en dehors, les jumeaux étaient rapidement tombés amoureux de leur petite voisine. Le hasard des sentiments, les raisons du cœur et de l’Amour… Marie était tombée amoureuse de Benjamin. Vincent s’était résigné à partager son frère jumeau avec la fille dont il était amoureux. Il lui avait pourtant ouvert son âme. Il avait laissé ses sentiments s’exprimer mais son jumeau avait su faire jouer un côté viril, sportif et un peu macho qui avait fait craquer Marie. Benjamin connaissait les sentiments de son frère pour sa petite amie. Il était même persuadé que ce frère jumeau aimait plus Marie que lui-même ne pouvait l’aimer. La vie se fiche de la morale et de la légitimité. Benjamin aussi. Marie l’avait choisi lui, et il ne comptait pas laisser filer aussi facilement la plus belle fille du village.

En cette deuxième journée de marche sous des températures estivales, le soleil avait gagné son zénith bien avant que les triplés n'atteignent le col des Chamans. Toujours à discuter, à rigoler, à courir de droite à gauche comme des adolescents qu’ils étaient, les trois heures normalement nécessaires à l’ascension réclamèrent une prolongation. Le soleil commençait déjà à décliner lorsque le pique-nique au col des Chamans fut fini et qu’ils entamèrent leur descente vers le refuge des Gautiers.

- Il ne va pas falloir traîner, dit Vincent le raisonnable, si on veut être au refuge avant la nuit.

- On finira en courant s’il le faut, répliqua Benjamin l'intrépide.

Cet échange fit se diriger les yeux sages de Marie vers Vincent, avant qu’ils ne se transforment en brasier ardent lorsqu’ils se posèrent sur Benjamin. Tout le paradoxe de ces frères jumeaux venait de s’exprimer dans un échange verbal.

Après quelques mètres de descente, le plaisir d’être libre en pleine nature fut déchiré. Les triplés sentirent le sol bouger sous leurs pieds. Un grondement d’abord sourd venant de la vallée se propagea vers les sommets. Tout le paysage tremblait sous la colère de la terre. Des blocs de roche se détachèrent et roulèrent tout autour d’eux. Marie courut dans les bras de Benjamin qui s'accroupit, protégeant la tête de sa fiancée au creux de ses bras. Vincent courut se mettre à l'abri derrière un rocher massivement ancré dans le sol. Cette protection était censée stopper les éboulis dégringolant de l’amont. Le temps sembla comme arrêté par la colère de la terre. Les secondes s’étaient figées attendant que la déesse Gaïa se calme. La secousse dura presque une minute. Le sol continua de résonner bien après que le grondement sourd se fut arrêté.

 

*

 

*        *

 

Marty raccrocha sèchement le combiné du poste de secours et téléphona en urgence à son jeune collègue.

- Glen ? C’est Marty ! Je viens de recevoir un coup de fil du refuge des Gautiers. Les triplés sont partis pour la journée au col de Chamans et ne sont pas rentrés ce soir.

- Il est presque minuit Vieux Marty ! Que veux-tu que nous fassions à cette heure ?

- A cette heure ? Rien ! Mais je veux que tu prépares tes affaires. Nous partons pour le refuge demain à l’aube !

- Moi qui dormais si bien, lâcha Glen en signe d'acquiescement.

- Eh la jeunesse ! Si tu préfères dormir plutôt que de venir en aide à ton prochain, il est encore temps de démissionner de l’équipe de secours, suggéra ironiquement Marty !

- Trêve de plaisanteries, reprit Glen. Ces trois jeunes connaissent la montagne. Difficile de croire qu’ils se soient tous faits prendre au piège lors du tremblement de terre.

- J’ai du mal à le croire aussi… mais tu sais que cette montagne est habitée par des esprits…

- Garde tes histoires de vieille bonne femme pour les touristes, Marty. Cela fait plus de cent ans qu’il n’y a plus un seul chaman dans ces montagnes. Et je te rappelle que les chamans n’ont rien de surnaturel. Ce ne sont que des drogués !

Glen raccrocha son téléphone avant de penser à voix haute :

“ Quel vieux fou que ce Marty ! Heureusement que je suis là pour amener un peu de jeunesse et de lucidité dans cette équipe de secours !”.

 

*

 

*        *

 

Le silence qui suivit le tremblement de terre était presque mystique. Plus un oiseau ne chantait. Plus un insecte ne volait ni ne frottait ses ailes les unes contre les autres pour signaler sa présence à ses congénères. Le vent s’était lui aussi tu. Plus aucune herbe ne se balançait au rythme de l’air.

Jamais les triplés n’avaient entendu la montagne aussi silencieuse.

Vincent sortie de derrière le rocher qui lui avait servi de protection et se dirigea vers Marie et son frère Benjamin :

- Tout va bien ? Vous n’êtes pas blessés ?

- Ça va, répondit Marie sortant des bras de Benjamin.

- Impressionnant, répliqua celui-ci libérant sa petite amie d’une protection qui fut efficace. C’est le tremblement de terre le plus fort que nous ayons eu dans la région depuis très longtemps.

- Nous ferions mieux de rentrer rapidement au refuge des Gautiers, reprit Marie. Je ne veux pas que quelqu’un s’inquiète.

Les jumeaux acquiesçant, tous trois reprirent leur descente en direction du refuge des Gautiers. Le sentier était devenu difficilement praticable à cause des nombreux rochers tombés du haut de la montagne. Les trois natifs de la région, les jambes musclées d’une vie de dénivelé, survolèrent avec peu de difficultés ces chemins accidentés. Vincent et Benjamin regardaient régulièrement autour d’eux pour débusquer le rocher menaçant qui serait susceptible d'attenter à leurs vies.

Tout à coup, Benjamin s’écria :

- Regardez le flanc de la montagne ! On dirait qu’une grotte est apparue !

Vincent leva les yeux avant de confirmer :

- Oui ! Les éboulements ont mis à jour quelque chose. Il faudra que nous revenions y jeter un œil.

Marie ne dit rien mais sentait déjà que son baroudeur de petit ami n’allait pas se satisfaire de si peu.

- Comment ça ? Allons voir tout de suite ce qui s’y cache, ordonna Benjamin !

- Il faut que nous prévenions nos familles que nous n’avons rien, cria Marie ! Reviens !

Mais Benjamin était déjà loin. Vincent regarda Marie. D’un coup d’œil ils se comprirent. “Cela ne sert à rien d’essayer de le raisonner”. “Pourquoi choisir un petit ami aussi impulsif ?”. “Je suis toujours près de vous, même si je souffre à chaque seconde”...

- Suivons-le, ordonna Marie !

Sans attendre l’arrivée de ses amis, Benjamin s’engouffra dans la grotte révélée par la colère de Gaïa. Son entrée était, il y a encore quelques minutes, dissimulée par une roche de plusieurs tonnes qui avait été emportée lors du tremblement de terre avec le terrain qui la supportait. Armé d’une lampe de poche, les yeux du jumeau découvrirent un décor caché des hommes depuis plus de cent ans.

Arrivant presque en courant, Marie et Vincent s'engouffrèrent à leur tour dans la grotte. Leurs lampes de poche à la main, ils cherchèrent Benjamin. Un cri retentit et tous deux braquèrent leurs faisceaux vers le fond de la cavité. Ils distinguèrent au loin une forme humaine gigotant dans les airs.

- Venez vite voir, cria Benjamin ! Venez voir !

Marie et Vincent avancèrent lentement pour ne pas buter contre une roche dépassant du sol et se plantèrent enfin devant Benjamin. Il était debout sur un autel fait d’un unique bloc de granite. Tout autour se trouvait des jarres contenant des plantes, des graines et des feuilles. Les restes d’un foyer étaient visibles dans un coin. A ses côtés, quelques chaudrons couchés dans la poussière.

- Où sommes-nous, demanda Marie ?

- J’ai peur de comprendre, répondit Vincent.

- Nous avons trouvé la grotte des chamans, s'enthousiasma Benjamin. Depuis un siècle l’entrée était bouchée et protégée des vivants par un rocher. Nous avons retrouvé ce lieu magique !

- Lieu magique, reprit Vincent ? Tu oublies ce que les anciens du village racontent sur le dernier chaman de la vallée ? Il a rendu des dizaines de personnes folles. Certaines se sont jetées du haut des montagnes ! D’autres ce sont tailladés le corps pour boire leur propre sang jusqu’à en mourir ! Le maire de l’époque s’est même jeté dans le feu de sa propre volonté. Ses cris ont résonné dans toute la vallée. Un homme s’est coupé lui-même les doigts et les orteils pour les donner à manger à ses cochons !

- Tout ça, ce ne sont que des contes pour effrayer les enfants, répliqua Benjamin !

- Pour se prémunir de ses sortilèges, les villageois de l’époque ont emmuré vivant le dernier chaman dans sa grotte. Tu ne peux plus nier maintenant que tout ceci est vrai !

Marie avait laissé les deux frères palabrer tandis qu’à petits pas, elle baladait la lumière de sa lampe de poche sur le sol et les murs de la grotte. Elle savait ce qu’elle cherchait mais fut pétrifiée de peur quand enfin elle trouva. Elle appela d’une voix forte :

- Benjamin ! Vincent ! Je crois que nous avons ici une nouvelle preuve de la véracité de la légende du village au sujet du dernier chaman.

Les deux frères accoururent. Les triplés se retrouvèrent face à un trône de bois grossièrement sculpté, vieilli par cent années de solitude. Bien calé, les bras posés sur les accoudoirs, un squelette était assis là, le front haut et les pieds bien à plat.

 

*

 

*        *

 

Le vieux Marty et le jeune Glen avaient terminé leur premier jour de marche jusqu’au refuge des Gautiers sans trop de difficultés. Quelques roches continuaient de tomber de-ci de-là sur les chemins mais, armés de leurs casques, aucun des deux n’avait vu son crâne s’ouvrir sous la densité d’une pierre. La nuit au refuge fut courte. Ils n’étaient pas des touristes mais des secouristes en mission. Dans la deuxième heure de marche du second jour, le col des Chamans bien en vue, Glen s’arrêta tellement sèchement que Marty ne put l’éviter et le bouscula légèrement.

- Pourquoi tu t’arrêtes comme ça, demanda Marty ?

Glen ne répondit pas. Il retira son sac à dos et le déposa sur le sol. Se baissant, il offrit à Marty la vision du corps de Marie étendu au milieu du chemin à une cinquantaine de mètres devant eux. Le silence se fit naturellement tandis que les deux secouristes s’approchaient. A un jet de pierre de la dépouille de Marie, Glen ne put continuer à s’avancer et laissa le vieux Marty faire les derniers pas. Il se baissa pour vérifier le pouls de la jeune fille puis retira sa veste pour couvrir ce corps presque totalement dénudé. Glen s’approcha. Il tremblait dans chacun de ses membres.

- Qu’est-ce qui a bien pu se passer, demanda-t-il d’une voix presque sourde ?

- Je n’en sais rien, répondit Marty.

Un silence de plusieurs minutes plana le temps que les deux secouristes retrouvent leurs esprits.

- Tout son corps est violet, reprit Marty. Les extrémités de ses doigts sont noires... comme si elle avait passé plusieurs heures dans un froid intense. Tout son corps semble avoir été brûlé par des températures excessivement basses.

- On est en plein été, répliqua Glenn. Même la nuit, la température ne descend pas en dessous de dix degrés !

- Je sais, soupira Marty. Et il y a un autre truc bizarre…

- Quoi ? Qu’est-ce que tu vois de… “bizarre” ?

Marty souleva sa veste pour regarder attentivement le corps de la jeune Marie avant de la couvrir à nouveau.

- Tu vois tout ce sang ?

- Bien sûr…

- Je ne vois aucune plaie, aucune entaille sur sa peau.

- D’où peut-il provenir alors ?

Marty regarda Glen droit dans les yeux.

- Des jumeaux ?…

La conclusion paressait évidente mais Glen, d’habitude fier de sa jeunesse, était dépassé par l’ampleur du drame disposé sous ses yeux. Les larmes montèrent. Il se força à détourner le regard puis à faire lentement quelques pas pour ne pas craquer.

Marty s'approcha et lui passa une main sur l’épaule.

- Travailler dans l’équipe de secours amène autant de joie que de peine. Ce qui est important c’est de ne jamais s’habituer. Je suis tout autant atteint que toi par la mort de cette jeune fille que nous connaissions mais… j’ai peur de comprendre ce qui a pu arriver… Il faut immédiatement se remettre en route et sauver ceux qui peuvent encore l’être.

- Qu’est-ce qui s’est passé d’après toi, demande Glen inquiet ?

- Les anciens racontaient qu’un homme à l’esprit maléfique avait été enfermé dans la montagne il y a bien longtemps. Un homme capable de manipuler les cerveaux. Un être qui avait la faculté de rendre fou toute la population d’un village par sa seule volonté. Peut-être que la légende est vraie… Le mal peut avoir été libéré par le tremblement de terre !

 

*

 

*        *

 

Marie ne pouvait décoller son regard du squelette assis devant ses yeux. Il était comme un roi. Bien droit, regardant en face de lui ses obligés. Même décharné, il en imposait. Benjamin était incapable de parler. Ce n’était pas la vue d’un squelette si bien conservé qui le pétrifiait, mais la sensation que la légende du chaman attendait ici depuis un siècle... une suite ! Benjamin, d’abord surpris, repris vite ses esprits et fut le premier à rire.

- Je l’imagine attendant la mort sur son trône. Il s’est forcé à rester assis là… quelle position inconfortable pour mourir ! Tout ça pour effrayer les hommes qui découvriraient son squelette.

Tournant la tête vers Marie et Vincent, il les interpella en rigolant :

- Vous pouvez arrêter d’avoir peur, je pense qu’il est mort !

- Veux-tu te calmer, répliqua Marie sans quitter le trône du regard.

- Tu ne respectes rien, ajouta Vincent.

- Et vous, vous n'êtes que des esprits faibles et crédules !

Marie ne releva pas l’insulte de son petit ami. Même mort, ce chaman avait réussi à capter son esprit.

- Regardez comment je le respecte ce prestidigitateur d’un autre temps, hurla Benjamin grimpant sur l’autel. Je vais danser pour essayer de le réveiller.

Benjamin se mit à tourner sur lui-même de plus en plus vite défiant volontairement toutes les lois de la gravité. Excédée par les enfantillages de son petit ami, Marie se retourna et planta un regard noir et perçant sur son petit ami. Ses yeux n’avaient jamais été si noirs. Elle se sentit submergée par une vague de haine et arma son regard d’un désir de faire mal. Tout à coup, sans raison apparente, Benjamin glissa et chuta lourdement sur le sol. Un craquement se fit entendre qui fit sortir Marie de sa léthargie. Vincent se précipita aux côtés de son frère et l’aida à se relever pendant que Marie se frottait les yeux. Tentant de s’appuyer sur sa cheville, Benjamin ne put y faire reposer le poids de son corps.

- Laisse-moi regarder, ordonna Vincent en se baissant.

Le moindre frottement de ses doigts sur la cheville de son frère déclenchait chez lui des hurlements. Reprenant difficilement ses esprits, Marie se dirigea vers l’autel et les deux frères.

- C’est grave, demanda-t-elle ?

- J’ai bien peur que ce ne soit cassé, repris Vincent.

- Mais non, s'énerva Benjamin. Je peux marcher sans problème.

Il lança sa jambe blessée vers l’avant mais elle fut incapable de retenir le poids de son corps et celui-ci s'effondra en une masse vivante et dépendante.

- Comment allons-nous faire pour rentrer maintenant, cria Marie vers Benjamin ! Pourquoi faut-il toujours que tu fasses le malin ? C’est si dur que ça de respecter un peu les autres ? De prendre en considération le fait que le monde n’existe pas que pour toi ? Il faudra qu’un jour tu comprennes que la terre tournerait aussi bien si tu n’étais pas là ! Il y a des moments où je te déteste !

Les mots étaient lâchés. Benjamin ne reconnut pas sa petite amie. L’oreille de Vincent ne resta pas sourde à cet appel à plus de lucidité, de maturité et de respect. Mobilisant ses esprits, il relança la conversation avec un ton d’apaisement.

- Ce n’est pas le moment de nous battre. Il faut au contraire se mobiliser pour rentrer au plus vite au chalet des Gautiers. Benjamin, tu vas te tenir à mon épaule et nous allons redescendre comme ça.

- Il y a plus de deux heures de marche, répliqua Marie. Nous n’y arriverons jamais !

- Ce qui est sûr c’est que le pessimisme ne nous aidera pas ! Reste là si tu veux, nous on y va.

Vincent aida son frère à se remettre debout et plaça son bras autour de ses hanches tandis que lui prenait appui sur son épaule. Ils commencèrent à avancer vers la sortie de la grotte. Marie ne bougeait pas. Elle les regardait s’éloigner ruminant la colère déclenchée par  l'irrespect dont avait fait preuve Benjamin. Les corps des jumeaux s’éloignant libérèrent dans son cerveau une contradiction. Elle ne comprenait plus d’où était venue cette colère et pourquoi elle ne voulait pas aider l’homme qu’elle aimait. Hochant la tête comme pour remettre ses idées en place, elle se mit à courir pour rejoindre les jumeaux qui étaient sur le point d’atteindre la sortie de la grotte.

- Attendez-moi, hurla-t-elle en pleine course !

Mais Benjamin et Vincent s’étaient déjà arrêtés. Devant eux se tenait un spectacle improbable. La neige s’était mise à tomber en gros flocons. Le vent soufflait comme en plein hiver. Déjà les plantes sur le sol disparaissaient sous le blanc humide et dense. Le vent  s’engouffrait dans la grotte. Marie vint se positionner devant les jumeaux et n’en crut pas ses yeux. Il y a quelques minutes, l’été battait son plein !

- Comment cela est-il possible, soupira Marie ?…

Elle fit un pas en arrière pour se blottir dans le bras libre de Benjamin. Celui-ci l’enveloppa de toute l’affection dont il était capable.

Désemparés, trois adolescents regardaient devant eux une vallée estivale se remplissant d’une neige abondante. Le froid était intense et commençait à brûler les extrémités de chaque membre.

- Il faut retourner dans le fond de la grotte pour se protéger du froid, lâcha Vincent sans conviction.

Aucun d’eux n’avait d’équipement d’hiver. Chacun était en short et t-shirt. Un demi-litre d’eau pour toute provision. Le seul réconfort fut offert par Benjamin lorsqu’il sortit un briquet de sa poche. Toujours du mauvais côté de la barrière, son vice de la cigarette était, dans cette situation, un atout. Ils rassemblèrent tout ce qui paraissait combustible dans le foyer présent au fond de la grotte. Quelques coups de briquet mirent rapidement le feu à un tas de feuilles et de plantes desséchées par les années. Une vaste fumée envahit l’espace. Tous trois se mirent à tousser mais, face à l’offensive du froid, fermèrent les yeux et restèrent proche de cette chaleur à l’odeur mystique. Les esprits se sentirent réconfortés. Comme enveloppés dans un nuage de coton. Les parois de la grotte s’écartèrent pour laisser place à mille couleurs plus enchanteresses les unes que les autres. Le soleil était maintenant sous leurs pieds. Ils flottaient dans un univers où le froid n’avait plus lieu d’être, où les peines et les souffrances étaient trop lourdes pour s’élever jusqu’à leurs cœurs.

 

*

 

*        *

 

Marty et Glen avaient continué leur marche en direction du col des Chamans laissant derrière eux le corps de Marie. En secouriste confirmé, Marty voulait avancer pour essayer de sauver ceux qui pouvaient l’être encore. Glen avait eu du mal à quitter le corps de la jeune fille pour continuer l’ascension. Les images de ses doigts gelés, de ses lèvres bleues et de sa peau couverte de sang se battaient dans son esprit pour capter son attention.

Marty avançait prudemment. Glen ne faisait que suivre sans prêter attention à son environnement. Soudain, sa distraction fit que son pied butta dans une pierre dépassant du sol. Son esprit se remit en place et, voyant le vieux Marty avancer d’un pas décidé devant lui, se mit à l'interroger copieusement :

- Tu crois vraiment à ces histoires de chamans, d’esprit, de manipulations mentales ?

Marty répondit sans se retourner.

- Pourquoi penses-tu que le col devant toi porte ce nom ?

- La légende, répondit Glen.

- Toutes les légendes ont une base de vérité.

- Mais tu y crois à ces histoires ?

Marty s’arrêta net devant l’insistance de Glen, se retourna, fit quelques pas vers lui et se planta face à son regard :

- Mon grand-père m’a tout raconté quelques jours avant sa mort. Des générations de chamans ont habité dans ces montagnes pendant des centaines d’années. Le col face à toi s’appelle le col des Chamans car il est un lieu où poussent des plantes tout à fait exceptionnelles, très difficiles à trouver ailleurs. Les chamans vécurent ici, en harmonie avec la population, jusqu’à ce qu’une maladie semblable à la peste ravage notre village. Aucun des chamans ne fut touché. Les doutes quant à l’origine de la maladie se portèrent donc naturellement vers eux. Ils étaient des coupables idéals ! Les survivants du village les pourchassèrent et les brûlèrent vivants, un par un. Certains furent même écorchés vifs pour essayer de comprendre quel mal ils avaient en eux. La purge fut terriblement violente. Quand tous les chamans furent morts, la peste s’en fut. Ce n’est que quelques années plus tard qu’une femme du village déclara que son enfant était fils de chaman. La population s’inquiéta. Face à la peur et à la violence populaire, l’enfant s’enfuit dans la montagne et l’affaire en resta là. Mais une nuit, quelques dizaines d’années plus tard, une immense gerbe de feu prit son envol du col des Chamans en direction du village. Les cloches sonnèrent. Tous les animaux fuirent la vallée poussés par la peur. La vengeance du dernier chaman venait de tomber. Tous les hommes présents dans le village cette nuit là furent pris de folie. Des mères donnèrent leurs enfants aux cochons. Certains s’immolèrent par le feu. Le bourreau actionna lui-même la guillotine sur son col. La population qui semblait à première vue épargnée sombra dans la folie les jours suivants. Le curé se jeta du haut de son église en tentant de s’envoler vers le ciel. Un berger jeta un à un ses moutons dans un puits avant de lui-même s’y jeter tenant un rocher dans les bras. Finalement, au bout d’une semaine, les derniers hommes vivants décidèrent de traquer ce fils de chaman. Ils le retrouvèrent mais ne le tuèrent pas. Ils l'emmurèrent dans sa grotte espérant ainsi casser le cycle infernal de la violence.

Glen venait d’écouter avec une grande attention l’histoire du grand-père de Marty.

- Tu penses que cette grotte a été rouverte par le tremblement de terre ?

- Nous allons vite le savoir…

- Tu sais où elle est ?

Marty tourna la tête face à la montagne puis déclara :

- Mon grand-père faisait partie des hommes qui emmurèrent le dernier chaman. Il était encore adolescent à cette époque. Nous serons face à la grotte d’ici dix minutes.

 

*

 

*        *

 

Serrés les uns contre les autres, les “triplés” laissèrent le feu réchauffer leurs corps sans prendre garde aux fumées dévastant leurs raisons. Comme pris d’une subite et profonde fatigue, tous trois s’endormirent le nez dans les vapeurs. Les heures passèrent. Le feu perdit finalement de sa puissance et Vincent se réveilla, titillé par un souffle glacé lui courant sur le corps. A petits pas, les bras enroulés autour de son torse, il se dirigea vers l’entrée de la grotte. La neige n’avait pas cessé de tomber. Elle bouchait maintenant la moitié de l’ouverture qu’ils avaient utilisée pour pénétrer à l’intérieur de cette grotte quelques heures plus tôt. Aussi loin que pouvait porter sa vue, il ne pouvait distinguer que des bourrasques de vent charriant sans effort des flocons de neige gros comme le poing. Son découragement était complet. A son retour près du foyer, il vit Marie dormir dans les bras de Benjamin. Cette sieste près du feu lui avait donné soif. Il chercha la gourde contenant leur restant d’eau mais ne le trouva pas. Ce n’est qu’après avoir poussé son frère avec douceur que la gourde apparut entre les deux corps endormis près du foyer. L’attrapant délicatement dans l’espoir de s’humidifier les lèvres, il fut surpris que deux doigts suffisent à la soulever. Le gosier toujours aussi sec, il ne put que se résigner à la conclusion que la gourde était définitivement vide. Benjamin et Marie l’avaient vidée à deux sans partager avec lui. Vincent ne voulait pas que la situation où il se trouvait prenne le dessus sur la maîtrise de ses émotions propres. Pour ne pas succomber à l’énervement, il se mit à arpenter la grotte de long en large. Ses pas le rapprochèrent de plus en plus du trône soutenant le squelette du dernier chaman de la vallée. Une fois planté à ses pieds, jetant un regard noir sur la dépouille, il entendit la voix de Benjamin derrière lui :

- Qui a pris la gourde ? J’ai soif ! Où est cette foutue gourde ?

Marie se redressa en sursaut pour brailler à son tour :

- Comment ça la gourde a disparu ! Où a-t-elle bien pu passer ?

Entendant l’agitation du couple derrière lui, Vincent lâcha sans quitter le squelette des yeux :

- Elle est là cette gourde… vous avez bu toute son eau sans partager avec moi !

- Elle est vide, s'énerva Benjamin se déplaçant sur son unique jambe valide vers son frère ? Comment as-tu pu tout boire sans nous en laisser ? Espèce d'égoïste !

Vincent, d’un naturel très calme, ne put se retenir face à l’injustice de la situation.

- Je viens de trouver notre gourde entre vous deux, vide ! C’est vous qui avez tout bu sans m’en offrir une seule goutte !

- Comment peux-tu proférer des accusations pareilles, reprit Marie qui s’était rapprochée !

- Qui a commencé à accuser l’autre, répondit du tac au tac Vincent ?

Marie baissa immédiatement le regard. Benjamin se laissa tomber sur le sol dur de la grotte avant de pleurnicher :

- Il neige toujours autant dehors ?

- C’est de pire en pire, répondit Vincent.

- Nous pouvons toujours boire de la neige fondue, rétorqua Marie.

- Nous avons brûlé tout ce qui était à notre disposition. Le froid va devenir notre pire ennemi. Faire fondre de la neige et la boire risquerait de faire refroidir encore plus rapidement nos corps. Je pense que c’est la pire des choses à faire.

- Que proposes-tu alors, demanda dans un soupir Benjamin à son frère ?

Vincent se retourna vers le trône et plongea son regard dans celui du chaman.

- Il faut attendre que la tempête cesse. Nous blottir les uns contre les autres pour ne pas nous refroidir trop rapidement. La patience est notre seul atout.

Résignés, Benjamin et Marie s’allongèrent dans les bras l’un de l’autre. Après une minute, Vincent vint se greffer sur le couple. Tout trois fermèrent les yeux espérant que le sommeil les garderait des désagréables sensations de froid et de soif.

 

*

 

*        *

 

Marty et Glen se tenaient face au glissement de terrain qui avait emporté, deux jours auparavant, la roche qui avait servi à sceller l’entrée de la prison du dernier chaman de la vallée. Le bloc de plusieurs tonnes avait fini sa course quelques centaines de mètres plus bas, emportant toute la végétation sur son passage.

- Nous y sommes, dit Marty pensif. La grotte du dernier des chamans.

- Que risquons-nous de trouver à l’intérieur, demanda innocemment Glen ?

Marty hocha la tête.

- Normalement, seul le squelette d’un homme mort il y a une centaine d’années…

Armés de leurs lampes de poche, les deux secouristes entrèrent dans la grotte. Sur leurs gardes, ils balayaient de leurs faisceaux le sol et le plafond avant chaque pas. Découvrant la vaste étendue de la grotte, Glen décida d’utiliser un projecteur qui, une fois installé, serait capable d’éclairer toute la grotte. L’installation prit cinq bonnes minutes pendant lesquelles Glen ne lâcha pas du regard les faits et gestes de son collègue. Il lui était impossible de laisser ses yeux s’aventurer seuls dans les limbes de cette tombe géante.

Marty ajusta un dernier branchement et une lumière blanche et faiblarde jaillit du projecteur pour aller buter sur toutes les parois de la grotte.

- Mon dieu, lâcha Glen avant de quitter la grotte en courant pour aller vomir à l’extérieur !

Marty, qui avait pourtant les tripes bien accrochées, ne put refréner un haut le cœur. Devant un squelette confortablement installé sur un trône, deux corps gisaient dans une mare de sang. Les jumeaux étaient là. Un crâne était ouvert offrant aux deux spectateurs la couleur rosée d’un cerveau. Un ventre n’avait pas su contenir ses organes. Des boyaux gisaient sur le sol. Un des frères s’était fait arracher le muscle d’une de ses jambes. Cette chair rose se trouvait maintenant dans la main du second frère. N’en croyant pas ses yeux, Marty se rapprocha pour en avoir le cœur net. Il distingua alors très nettement des marques de dents sur ce muscle.

 

*

 

*        *

 

Dans le noir et le froid de la grotte, les triplés avaient perdu toute notion de temps. Lorsque Marie se réveilla, elle ne put dire combien d’heures avaient passé depuis la dernière dispute au sujet de la gourde retrouvée vide. A ses côtés, elle fut surprise de ne trouver ni Benjamin ni Vincent. En se concentrant, elle entendit un bruit de mastication. Il n’avait rien de distingué. Elle crut d’abord qu’il s’agissait d’un animal, ce qui provoqua quelques tremblements dans ses membres d’adolescente. Une fois sa lampe torche en main, elle balaya toute la grotte pour enfin distinguer une forme humaine accroupie à une dizaine de mètres d’elle.

- Benjamin, c’est toi, demanda Marie ?

Il n’y eut aucune réponse. La forme tourna la tête dans la direction de ces paroles sans cesser sa mastication.

- Qui est là, cria-t-elle plus fort ?

La panique commençait à s’emparer de son corps. La soif, le froid et maintenant la faim qui attaquait ses entrailles dispersaient dans son esprit la solitude et la faiblesse. Ne pouvant subir ce doute plus longtemps, Marie décida de jouer le tout pour le tout et de se diriger vers cette forme à quelques mètres d’elle. Rapidement, elle reconnut les vêtements et le visage de celui qui avait été son ami pendant tant d’années. Mais sa posture, ses gestes, l’expression de son visage… chacun de ses traits avait perdu son humanité. Un animal avait pris possession de ce corps qui avait été autrefois celui de Vincent. Obnubilée par cette vision, Marie continua d’avancer en gardant le faisceau de sa lampe braqué sur l’homme animal qui mangeait devant elle. Soudain, son pied buta contre quelque chose de dur. Baissant les yeux en même temps que sa lampe, la lumière fit apparaître une jambe à laquelle le muscle postérieur avait été prélevé. Marie ne put garder en elle un cri d’horreur. La lumière de sa lampe remonta le long de ce corps et offrit à sa vue le ventre ouvert de son petit ami qui laissait pendre sur le sol ses organes. Benjamin avait encore les yeux grands ouverts. Submergée de cris, Marie sentit les quelques forces qui lui restaient s’évanouir. Ses jambes n’eurent bientôt plus la puissance nécessaire pour soutenir son corps. Elle se retrouva à genoux devant la dépouille éventrée de l’homme qu’elle aimait.

- Pourquoi tu cries comme ça, demanda négligemment Vincent ? Il ne pouvait plus s’en servir de sa jambe de toute façon. Et moi, j’avais faim.

- Q… Quoi…, réussit difficilement à prononcer Marie ?

- Je ne compte pas mourir ici. Il fallait choisir un survivant. J’ai choisi. Disons que j’ai eu soif avant lui. Le sang ne désaltère pas trop mais c’est mieux que rien. Et c’est chaud. C’est appréciable dans notre situation.

- Qui es-tu, pesta Marie ?

- Tu me rejettes une nouvelle fois, sourit Vincent ? Si tu veux vivre, tu vas devoir faire comme moi. J’ai fait le plus dur : tuer mon frère. Je pensais que cela aurait été moralement plus difficile... Maintenant tu peux te servir. Tu aimes la viande crue ?

Marie n’en croyait pas ses oreilles. Ce n’était plus Vincent qu’elle avait devant les yeux. Le garçon qu’elle connaissait… celui qui était son ami... possédait l’intelligence et savait se montrer respectueux de la vie. Il aurait pu mourir pour le bonheur de son frère. Il n’avait rien à voir avec la bête immonde qui était en train de dévorer à pleines dents une viande humaine… la chair de son frère jumeau !

- C’est cette grotte qui rend fou, hurla Marie ! C’est ce chaman qui nous a drogués !

- Peux-tu arrêter de crier pendant mon repas, reprit Vincent ?

Excédée par l’attitude de l’animal assis en face d’elle, Marie saisit une pierre sur le sol et se jeta sur Vincent. La confrontation fut violente. Elle dura une dizaine de secondes pendant lesquelles les vêtements de Marie et Vincent se déchirèrent. D’un mouvement habile dopé par la peur de ce qu’était devenu Vincent, Marie prit finalement le dessus. Elle frappa à plusieurs reprises jusqu’à ce que la cervelle de l’animal malfaisant soit visible. Jetant au loin l’arme du crime, Marie contempla un instant le résultat de son geste. Les frères jumeaux étaient maintenant étendus sur le sol. Le sang et les liquides du corps humain mélangés en une soupe familiale. La scène était insoutenable pour cette jeune fille habituée à une vie paisible et non-violente. Son esprit s’emballa. Elle était perdue. Sa tête se mit à tourner. Ses mains sur ses tempes essayèrent de stopper le malaise mais le mal ne fit qu’empirer. Aidée d’un fort et long cri, Marie se mit à courir vers l’entrée de la grotte en déchirant ses derniers vêtements souillés de sang. Un mur blanc avait totalement obstrué l’ouverture sur la vallée mais elle s’y jeta la tête la première, sans réfléchir. Nageant de toutes ses forces pour s’extraire de cette densité froide, Marie perdit rapidement le peu d’énergie qui lui restait. Fonçant dans le vent et la neige, sans reconnaître le paysage masqué par la tempête, elle avança jusqu’à ce que ses jambes ne purent plus porter son corps.

Elle tomba face contre terre. Son corps nu fut rapidement recouvert d’une épaisse couche de neige.

 

*

 

*        *

 

Marty sortit de la grotte pour rejoindre Glen qui avait fui quelques secondes plus tôt l’horrible vision des jumeaux.

- Comment cela a-t-il pu se produire, demanda Glen sans tourner le regard vers son ami ?

Marty resta pensif quelques instants avant d’avouer :

- Juste avant d’être emmuré, le dernier chaman proféra des menaces. Il promit d’exercer sa vengeance sur les prochains habitants du village qu’il croiserait… Je pense malheureusement que c’est chose faite.

- Comment tout ceci est-il possible, reprit Glen le regard perdu vers la vallée, tournant toujours le dos à son ami ?

- Le cerveau ne fait qu’interpréter ce qu’il croit vrai, répondit Marty en repensant au corps de Marie. S’il est persuadé qu’il fait froid, il va ordonner à la peau de se hérisser et au corps de trembler même si le soleil diffuse dans l’air une chaleur estivale…Tromper le cerveau humain, là se trouve la vraie force du chaman !

Quelques secondes de silence passèrent. Soudain, un hurlement de loup se fit entendre dans le dos de Glen. Celui-ci se retourna et découvrit face à lui une énorme bête noire aux crocs luisants, presque aussi haute que lui,. L’animal gonfla ses muscles et se jeta sur Glen. Le sang du secouriste ne fit qu’un tour. Bondissant en direction de l’animal, il dégaina le couteau de chasse qu’il portait à la ceinture et le planta dans la poitrine de la bête sauvage. L’énorme loup roula sur le côté, agonisant. Glen ne réfléchit pas et se mit à fuir de toutes ses forces vers le refuge des Gautiers.

Le vieux Marty resta là, devant la grotte, sans comprendre ce qui venait de se passer dans la tête de son ami Glen. Un couteau de chasse planté dans le torse, il voyait la vie s’échapper rapidement de son corps. La fin était proche. Juste avant de mourir, Marty pensa à la radio présente dans son sac à dos à l’entrée de la grotte. Seuls quelques mètres le séparaient de cet outil qui aurait pu lui permettre d’alerter le refuge et son village de l’arrivée imminente d’un homme ayant perdu la raison. D’un homme dangereux. D’un homme manipulé par les suggestions du dernier des chamans !

 

FIN... de l'introduction d'Howakhan...

 

 



30/03/2014
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