LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Le col des Chamans (Troisième partie)

 

 

Marty et Glen avaient continué leur marche en direction du col des Chamans laissant derrière eux le corps de Marie. En secouriste confirmé, Marty voulait avancer pour essayer de sauver ceux qui pouvaient l’être encore. Glen avait eu du mal à quitter le corps de la jeune fille pour continuer l’ascension. Les images de ses doigts gelés, de ses lèvres bleues et de sa peau couverte de sang se battaient dans son esprit pour capter son attention.

Marty avançait prudemment. Glen ne faisait que suivre sans prêter attention à son environnement. Soudain, sa distraction fit que son pied butta dans une pierre dépassant du sol. Son esprit se remit en place et, voyant le vieux Marty avancer d’un pas décidé devant lui, se mit à l'interroger copieusement :

- Tu crois vraiment à ces histoires de chamans, d’esprit, de manipulations mentales ?

Marty répondit sans se retourner.

- Pourquoi penses-tu que le col devant toi porte ce nom ?

- La légende, répondit Glen.

- Toutes les légendes ont une base de vérité.

- Mais tu y crois à ces histoires ?

Marty s’arrêta net devant l’insistance de Glen, se retourna, fit quelques pas vers lui et se planta face à son regard :

- Mon grand-père m’a tout raconté quelques jours avant sa mort. Des générations de chamans ont habité dans ces montagnes pendant des centaines d’années. Le col face à toi s’appelle le col des Chamans car il est un lieu où poussent des plantes tout à fait exceptionnelles, très difficiles à trouver ailleurs. Les chamans vécurent ici, en harmonie avec la population, jusqu’à ce qu’une maladie semblable à la peste ravage notre village. Aucun des chamans ne fut touché. Les doutes quant à l’origine de la maladie se portèrent donc naturellement vers eux. Ils étaient des coupables idéals ! Les survivants du village les pourchassèrent et les brûlèrent vivants, un par un. Certains furent même écorchés vifs pour essayer de comprendre quel mal ils avaient en eux. La purge fut terriblement violente. Quand tous les chamans furent morts, la peste s’en fut. Ce n’est que quelques années plus tard qu’une femme du village déclara que son enfant était fils de chaman. La population s’inquiéta. Face à la peur et à la violence populaire, l’enfant s’enfuit dans la montagne et l’affaire en resta là. Mais une nuit, quelques dizaines d’années plus tard, une immense gerbe de feu prit son envol du col des Chamans en direction du village. Les cloches sonnèrent. Tous les animaux fuirent la vallée poussés par la peur. La vengeance du dernier chaman venait de tomber. Tous les hommes présents dans le village cette nuit là furent pris de folie. Des mères donnèrent leurs enfants aux cochons. Certains s’immolèrent par le feu. Le bourreau actionna lui-même la guillotine sur son col. La population qui semblait à première vue épargnée sombra dans la folie les jours suivants. Le curé se jeta du haut de son église en tentant de s’envoler vers le ciel. Un berger jeta un à un ses moutons dans un puits avant de lui-même s’y jeter tenant un rocher dans les bras. Finalement, au bout d’une semaine, les derniers hommes vivants décidèrent de traquer ce fils de chaman. Ils le retrouvèrent mais ne le tuèrent pas. Ils l'emmurèrent dans sa grotte espérant ainsi casser le cycle infernal de la violence.

Glen venait d’écouter avec une grande attention l’histoire du grand-père de Marty.

- Tu penses que cette grotte a été rouverte par le tremblement de terre ?

- Nous allons vite le savoir…

- Tu sais où elle est ?

Marty tourna la tête face à la montagne puis déclara :

- Mon grand-père faisait partie des hommes qui emmurèrent le dernier chaman. Il était encore adolescent à cette époque. Nous serons face à la grotte d’ici dix minutes.

 

*

 

*        *

 

Serrés les uns contre les autres, les “triplés” laissèrent le feu réchauffer leurs corps sans prendre garde aux fumées dévastant leurs raisons. Comme pris d’une subite et profonde fatigue, tous trois s’endormirent le nez dans les vapeurs. Les heures passèrent. Le feu perdit finalement de sa puissance et Vincent se réveilla, titillé par un souffle glacé lui courant sur le corps. A petits pas, les bras enroulés autour de son torse, il se dirigea vers l’entrée de la grotte. La neige n’avait pas cessé de tomber. Elle bouchait maintenant la moitié de l’ouverture qu’ils avaient utilisée pour pénétrer à l’intérieur de cette grotte quelques heures plus tôt. Aussi loin que pouvait porter sa vue, il ne pouvait distinguer que des bourrasques de vent charriant sans effort des flocons de neige gros comme le poing. Son découragement était complet. A son retour près du foyer, il vit Marie dormir dans les bras de Benjamin. Cette sieste près du feu lui avait donné soif. Il chercha la gourde contenant leur restant d’eau mais ne le trouva pas. Ce n’est qu’après avoir poussé son frère avec douceur que la gourde apparut entre les deux corps endormis près du foyer. L’attrapant délicatement dans l’espoir de s’humidifier les lèvres, il fut surpris que deux doigts suffisent à la soulever. Le gosier toujours aussi sec, il ne put que se résigner à la conclusion que la gourde était définitivement vide. Benjamin et Marie l’avaient vidée à deux sans partager avec lui. Vincent ne voulait pas que la situation où il se trouvait prenne le dessus sur la maîtrise de ses émotions propres. Pour ne pas succomber à l’énervement, il se mit à arpenter la grotte de long en large. Ses pas le rapprochèrent de plus en plus du trône soutenant le squelette du dernier chaman de la vallée. Une fois planté à ses pieds, jetant un regard noir sur la dépouille, il entendit la voix de Benjamin derrière lui :

- Qui a pris la gourde ? J’ai soif ! Où est cette foutue gourde ?

Marie se redressa en sursaut pour brailler à son tour :

- Comment ça la gourde a disparu ! Où a-t-elle bien pu passer ?

Entendant l’agitation du couple derrière lui, Vincent lâcha sans quitter le squelette des yeux :

- Elle est là cette gourde… vous avez bu toute son eau sans partager avec moi !

- Elle est vide, s'énerva Benjamin se déplaçant sur son unique jambe valide vers son frère ? Comment as-tu pu tout boire sans nous en laisser ? Espèce d'égoïste !

Vincent, d’un naturel très calme, ne put se retenir face à l’injustice de la situation.

- Je viens de trouver notre gourde entre vous deux, vide ! C’est vous qui avez tout bu sans m’en offrir une seule goutte !

- Comment peux-tu proférer des accusations pareilles, reprit Marie qui s’était rapprochée !

- Qui a commencé à accuser l’autre, répondit du tac au tac Vincent ?

Marie baissa immédiatement le regard. Benjamin se laissa tomber sur le sol dur de la grotte avant de pleurnicher :

- Il neige toujours autant dehors ?

- C’est de pire en pire, répondit Vincent.

- Nous pouvons toujours boire de la neige fondue, rétorqua Marie.

- Nous avons brûlé tout ce qui était à notre disposition. Le froid va devenir notre pire ennemi. Faire fondre de la neige et la boire risquerait de faire refroidir encore plus rapidement nos corps. Je pense que c’est la pire des choses à faire.

- Que proposes-tu alors, demanda dans un soupir Benjamin à son frère ?

Vincent se retourna vers le trône et plongea son regard dans celui du chaman.

- Il faut attendre que la tempête cesse. Nous blottir les uns contre les autres pour ne pas nous refroidir trop rapidement. La patience est notre seul atout.

Résignés, Benjamin et Marie s’allongèrent dans les bras l’un de l’autre. Après une minute, Vincent vint se greffer sur le couple. Tout trois fermèrent les yeux espérant que le sommeil les garderait des désagréables sensations de froid et de soif.

 

*

 

*        *

 

Marty et Glen se tenaient face au glissement de terrain qui avait emporté, deux jours auparavant, la roche qui avait servi à sceller l’entrée de la prison du dernier chaman de la vallée. Le bloc de plusieurs tonnes avait fini sa course quelques centaines de mètres plus bas, emportant toute la végétation sur son passage.

- Nous y sommes, dit Marty pensif. La grotte du dernier des chamans.

- Que risquons-nous de trouver à l’intérieur, demanda innocemment Glen ?

Marty hocha la tête.

- Normalement, seul le squelette d’un homme mort il y a une centaine d’années…

Armés de leurs lampes de poche, les deux secouristes entrèrent dans la grotte. Sur leurs gardes, ils balayaient de leurs faisceaux le sol et le plafond avant chaque pas. Découvrant la vaste étendue de la grotte, Glen décida d’utiliser un projecteur qui, une fois installé, serait capable d’éclairer toute la grotte. L’installation prit cinq bonnes minutes pendant lesquelles Glen ne lâcha pas du regard les faits et gestes de son collègue. Il lui était impossible de laisser ses yeux s’aventurer seuls dans les limbes de cette tombe géante.

Marty ajusta un dernier branchement et une lumière blanche et faiblarde jaillit du projecteur pour aller buter sur toutes les parois de la grotte.

- Mon dieu, lâcha Glen avant de quitter la grotte en courant pour aller vomir à l’extérieur !

Marty, qui avait pourtant les tripes bien accrochées, ne put refréner un haut le cœur. Devant un squelette confortablement installé sur un trône, deux corps gisaient dans une mare de sang. Les jumeaux étaient là. Un crâne était ouvert offrant aux deux spectateurs la couleur rosée d’un cerveau. Un ventre n’avait pas su contenir ses organes. Des boyaux gisaient sur le sol. Un des frères s’était fait arracher le muscle d’une de ses jambes. Cette chair rose se trouvait maintenant dans la main du second frère. N’en croyant pas ses yeux, Marty se rapprocha pour en avoir le cœur net. Il distingua alors très nettement des marques de dents sur ce muscle.

 

A SUIVRE...

 

 

 

 



15/03/2014
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