LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Le col des Chamans (Quatrième partie)

 

 

Dans le noir et le froid de la grotte, les triplés avaient perdu toute notion de temps. Lorsque Marie se réveilla, elle ne put dire combien d’heures avaient passé depuis la dernière dispute au sujet de la gourde retrouvée vide. A ses côtés, elle fut surprise de ne trouver ni Benjamin ni Vincent. En se concentrant, elle entendit un bruit de mastication. Il n’avait rien de distingué. Elle crut d’abord qu’il s’agissait d’un animal, ce qui provoqua quelques tremblements dans ses membres d’adolescente. Une fois sa lampe torche en main, elle balaya toute la grotte pour enfin distinguer une forme humaine accroupie à une dizaine de mètres d’elle.

- Benjamin, c’est toi, demanda Marie ?

Il n’y eut aucune réponse. La forme tourna la tête dans la direction de ces paroles sans cesser sa mastication.

- Qui est là, cria-t-elle plus fort ?

La panique commençait à s’emparer de son corps. La soif, le froid et maintenant la faim qui attaquait ses entrailles dispersaient dans son esprit la solitude et la faiblesse. Ne pouvant subir ce doute plus longtemps, Marie décida de jouer le tout pour le tout et de se diriger vers cette forme à quelques mètres d’elle. Rapidement, elle reconnut les vêtements et le visage de celui qui avait été son ami pendant tant d’années. Mais sa posture, ses gestes, l’expression de son visage… chacun de ses traits avait perdu son humanité. Un animal avait pris possession de ce corps qui avait été autrefois celui de Vincent. Obnubilée par cette vision, Marie continua d’avancer en gardant le faisceau de sa lampe braqué sur l’homme animal qui mangeait devant elle. Soudain, son pied buta contre quelque chose de dur. Baissant les yeux en même temps que sa lampe, la lumière fit apparaître une jambe à laquelle le muscle postérieur avait été prélevé. Marie ne put garder en elle un cri d’horreur. La lumière de sa lampe remonta le long de ce corps et offrit à sa vue le ventre ouvert de son petit ami qui laissait pendre sur le sol ses organes. Benjamin avait encore les yeux grands ouverts. Submergée de cris, Marie sentit les quelques forces qui lui restaient s’évanouir. Ses jambes n’eurent bientôt plus la puissance nécessaire pour soutenir son corps. Elle se retrouva à genoux devant la dépouille éventrée de l’homme qu’elle aimait.

- Pourquoi tu cries comme ça, demanda négligemment Vincent ? Il ne pouvait plus s’en servir de sa jambe de toute façon. Et moi, j’avais faim.

- Q… Quoi…, réussit difficilement à prononcer Marie ?

- Je ne compte pas mourir ici. Il fallait choisir un survivant. J’ai choisi. Disons que j’ai eu soif avant lui. Le sang ne désaltère pas trop mais c’est mieux que rien. Et c’est chaud. C’est appréciable dans notre situation.

- Qui es-tu, pesta Marie ?

- Tu me rejettes une nouvelle fois, sourit Vincent ? Si tu veux vivre, tu vas devoir faire comme moi. J’ai fait le plus dur : tuer mon frère. Je pensais que cela aurait été moralement plus difficile... Maintenant tu peux te servir. Tu aimes la viande crue ?

Marie n’en croyait pas ses oreilles. Ce n’était plus Vincent qu’elle avait devant les yeux. Le garçon qu’elle connaissait… celui qui était son ami... possédait l’intelligence et savait se montrer respectueux de la vie. Il aurait pu mourir pour le bonheur de son frère. Il n’avait rien à voir avec la bête immonde qui était en train de dévorer à pleines dents une viande humaine… la chair de son frère jumeau !

- C’est cette grotte qui rend fou, hurla Marie ! C’est ce chaman qui nous a drogués !

- Peux-tu arrêter de crier pendant mon repas, reprit Vincent ?

Excédée par l’attitude de l’animal assis en face d’elle, Marie saisit une pierre sur le sol et se jeta sur Vincent. La confrontation fut violente. Elle dura une dizaine de secondes pendant lesquelles les vêtements de Marie et Vincent se déchirèrent. D’un mouvement habile dopé par la peur de ce qu’était devenu Vincent, Marie prit finalement le dessus. Elle frappa à plusieurs reprises jusqu’à ce que la cervelle de l’animal malfaisant soit visible. Jetant au loin l’arme du crime, Marie contempla un instant le résultat de son geste. Les frères jumeaux étaient maintenant étendus sur le sol. Le sang et les liquides du corps humain mélangés en une soupe familiale. La scène était insoutenable pour cette jeune fille habituée à une vie paisible et non-violente. Son esprit s’emballa. Elle était perdue. Sa tête se mit à tourner. Ses mains sur ses tempes essayèrent de stopper le malaise mais le mal ne fit qu’empirer. Aidée d’un fort et long cri, Marie se mit à courir vers l’entrée de la grotte en déchirant ses derniers vêtements souillés de sang. Un mur blanc avait totalement obstrué l’ouverture sur la vallée mais elle s’y jeta la tête la première, sans réfléchir. Nageant de toutes ses forces pour s’extraire de cette densité froide, Marie perdit rapidement le peu d’énergie qui lui restait. Fonçant dans le vent et la neige, sans reconnaître le paysage masqué par la tempête, elle avança jusqu’à ce que ses jambes ne purent plus porter son corps.

Elle tomba face contre terre. Son corps nu fut rapidement recouvert d’une épaisse couche de neige.

 

*

 

*        *

 

Marty sortit de la grotte pour rejoindre Glen qui avait fui quelques secondes plus tôt l’horrible vision des jumeaux.

- Comment cela a-t-il pu se produire, demanda Glen sans tourner le regard vers son ami ?

Marty resta pensif quelques instants avant d’avouer :

- Juste avant d’être emmuré, le dernier chaman proféra des menaces. Il promit d’exercer sa vengeance sur les prochains habitants du village qu’il croiserait… Je pense malheureusement que c’est chose faite.

- Comment tout ceci est-il possible, reprit Glen le regard perdu vers la vallée, tournant toujours le dos à son ami ?

- Le cerveau ne fait qu’interpréter ce qu’il croit vrai, répondit Marty en repensant au corps de Marie. S’il est persuadé qu’il fait froid, il va ordonner à la peau de se hérisser et au corps de trembler même si le soleil diffuse dans l’air une chaleur estivale…Tromper le cerveau humain, là se trouve la vraie force du chaman !

Quelques secondes de silence passèrent. Soudain, un hurlement de loup se fit entendre dans le dos de Glen. Celui-ci se retourna et découvrit face à lui une énorme bête noire aux crocs luisants, presque aussi haute que lui,. L’animal gonfla ses muscles et se jeta sur Glen. Le sang du secouriste ne fit qu’un tour. Bondissant en direction de l’animal, il dégaina le couteau de chasse qu’il portait à la ceinture et le planta dans la poitrine de la bête sauvage. L’énorme loup roula sur le côté, agonisant. Glen ne réfléchit pas et se mit à fuir de toutes ses forces vers le refuge des Gautiers.

Le vieux Marty resta là, devant la grotte, sans comprendre ce qui venait de se passer dans la tête de son ami Glen. Un couteau de chasse planté dans le torse, il voyait la vie s’échapper rapidement de son corps. La fin était proche. Juste avant de mourir, Marty pensa à la radio présente dans son sac à dos à l’entrée de la grotte. Seuls quelques mètres le séparaient de cet outil qui aurait pu lui permettre d’alerter le refuge et son village de l’arrivée imminente d’un homme ayant perdu la raison. D’un homme dangereux. D’un homme manipulé par les suggestions du dernier des chamans !


FIN (qui n’est peut-être que provisoire…)

 

 

 



17/03/2014
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