LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Le Chini : ou l'aventure dont il faut se remettre ! Voilà comment cela aurait pu finir...

 

Attention, quelques scènes de ce récit sont susceptibles de heurter la sensibilité des plus jeunes.

 

 

 

Dernier jour de navigation. Comme tous les matins, chacun des équipiers est fatigué des ronflements de ses colocataires forcés. Christophe ouvre grand ses cartes et monopolise la seule table du bateau. Les autres n’ont qu’à déjeuner par terre. Olivier ne supporte pas de ne pas y avoir pensé avant. Il fuit, comme à son habitude, pour se payer un petit déjeuner au bistrot du coin. Elodie se lève à peine, attrape quelques tartines de pain et fait passer le tout avec un verre de jus d’orange pas frais. Vincent est sur le pont. Comme depuis plusieurs jours, il compte les heures qui le séparent de la fin de cette tragique aventure. Une journée… une dernière journée et tout sera fini.

L’ambiance est morose, terne, noire voir décomposée. Aucun sourire ne s’affiche. Le vent pousse un radeau qui se dirige trop lentement vers un ponton libératoire.

Elodie est dans sa couchette. Elle ne bouge pas. On ne l’entend pas. Quelques râles se faufilent de temps en temps entre les cloisons mais jamais de phrases exprimant une pensée construite. Elle est comme un ours enfermé dans sa caverne depuis bien trop longtemps. Impossible de lui trouver une once d’humanité. Elle vit sans plaisir et attend la libération dans une léthargie proche d’un coma volontaire.

Christophe farfouille entre ses hauteurs d’eau, ses calculs de marée, il pointe avec son compas à pointes sèches diverses cartes toutes plus abîmées les unes que les autres. Chacune souffre de se faire manipuler à longueur de journée sans aucun but, dans une inutilité parfaite. Le chef de bord sort son nez de temps en temps sur le pont, pointe la côte de son compas électronique, et fonce à nouveau vers sa carte pour positionner sa modeste personne au milieu des flots. L’immensité de la mer l’angoisse. Il a besoin de savoir où il est à chaque instant. Impossible de se dire qu’il est perdu dans le golfe de Saint-Brieuc, l’une des plus grande étendue d’eau du monde, l’un des endroits les plus sauvage et dangereux de la planète. Comment être rassuré dans un endroit aussi hostile, à presque 1 mile de la côte ? Christophe aime sans doute naviguer, mais en rivières ou entre les deux bords de sa baignoire.

Olivier est sur le pont. La barre entre les mains. Il garde un cap. La tête haute, sûr de lui, l’entrepreneur belge ne doute pas de ses capacités de skipper et se sent comme sur un trimaran doublant le cap Horn en plein hiver. Devant la révolte des flots, il doute du bateau, des vents, des courants, de la tempête qui se lève, mais ne doute pas et ne doutera jamais de ce qui peut se passer entre ses deux oreilles. La remise en question n’est pas un sport plaisant pour qui a peur de se connaître soi-même. La course en avant est tellement plus intéressante. Toujours plus, même si cela n’a aucune valeur. Se sentir plus grand, plus fort, plus beau… mais sans grandir… en faisant rapetisser les autres. C’est une technique efficace pour l’ego mais fortement trompeuse. Un nain au milieu des lilliputiens. Une fourmi au milieu des poux.

Vincent est assis. Il regarde la mer et… attend. Rien à faire qu’à regarder les va-et-vient d’un chef de bord et de sentir les mouvements de barre d’un géant incapable de garder un cap sans osciller autour. Le temps passe lentement. Du regard il cherche une occupation. Le cerveau est presque à l’arrêt. Impossible de réfléchir à cette situation. Il y a déjà brûlé trop de neurones. Des idées noires le hantent depuis plusieurs jours. Impossible de les faire partir, mais impossible de les assouvir non plus. Les heures passent. L’ennui ne suffit plus à exprimer le manque de divertissement pour un esprit habituellement en constant sautillement d’une idée à l’autre.

Devant le bateau se profile une belle rangée de cailloux. Vincent pressent que dans quelques minutes, le chef de bord va sortir du carré et ordonner un changement de cap. Peut-être un empannage à prévoir ? Une manœuvre pourrait occuper Vincent quelques secondes. Ce qui rendrait la minute qui les contient plus vivable. Les pensées futures se concrétisent enfin dans le présent. Christophe s’alarme ! Vite, il faut changer de cap. Ses cartes n’avaient apparemment pas prévu ces récifs.

“On va trop vite, hurle-t-il. Il faut ralentir, rapidement !”

Ordre est donné de changer la voile d’avant. C’est plus qu’inespéré pour Vincent. Changer une voile, cela pourrait l’occuper une dizaine de minutes en comptant le temps nécessaire au pliage de la voile affalée. Il se lève et fait un pas vers la proue du bateau quand une main l’arrête net. Olivier lui bloque le passage. Sans rien dire il fixe la barre de manière artisanale et se dirige vers l’avant du bateau. Il veut manifestement s’occuper seul de ce changement de voile, et ne veut pas que quelqu’un d’autre touche à sa barre pendant ce temps là. Vincent reste debout et jette un regard noir sur cet humain dont l’image se brouille dans la tempête qu’est devenu son cerveau. Vincent ne peut plus réfléchir. Il bout. Ses pensées n’existent plus, des réflexes prennent le dessus. Les idées noires qui l’habitent depuis plusieurs jours se heurtent à la surface de son regard. Ses bras oscillent et ses doigts se chauffent. Toute conscience vient de disparaître. Un animal est né. Il serre les dents, le regard toujours fixé vers un homme qui ne sait pas encore ce qu’il va trouver face à lui… ou plutôt dans son dos…

La voile d’avant est affalée. Olivier a décroché la drisse. Le temps que l’ancienne voile soit évacuée, cette drisse est accrochée au mât. Vincent s’en saisit. D’un geste habile il s’approche de sa cible et lui passe la drisse autour du cou. Un nœud de chaise est rapidement fait. Olivier n’a pas encore réagi que Vincent saute déjà à la poupe du bateau, tire sur la drisse pour que le bloqueur soit sous tension et enroule le bout dans un winch. Le cordage est maintenant tendu. Olivier est debout le long du mât, il tire sur la drisse pour s’en défaire. La magie du nœud de chaise fait son effet. Plus on tire dessus, plus il se serre. Impossible pour la victime de se défaire de cette contrainte. Sans réfléchir une seconde et prendre le temps de contempler l’humain qu’il tient au bout de son winch, Vincent se saisit d’une manivelle et tourne rapidement. Olivier s'élève dans les airs, suffocant, tentant de faire sortir un cri de sa gorge déjà en feu. Avec ses mains et ses pieds il tente de s’accrocher au mât pour faire baisser la tension du cordage sur sa gorge. Vincent, par réflexe, se jette sur l’écoute de grand-voile et la borde au maximum. Le bateau se met immédiatement à gîter fortement. Olivier est projeté au-dessus des flots. Ses jambes touchent l’eau mais ce liquide n’a pas assez de consistance. A l’intérieur, le mouvement brusque du bateau a projeté Christophe contre une banquette. Il est sonné. La forte gîte l’empêche de se relever. Il ne comprend pas ce qui se passe. Pendant ce temps, Vincent termine de hisser Olivier au mât. Les bras ballants, la langue hors de la bouche, la respiration de l’homme est inexistante.

“Mais c’est quoi ce bordel, hurle Elodie de sa cabine ?”

A ce cri, Vincent choque d’un geste vif la grand-voile pour faire cesser la gîte et se jette dans le carré. Il saisit Christophe par le col, le plaque sur la table à cartes, se saisit de son compas à pointes sèches et lui enfonce dans les yeux. Le coup est sec, les globes sont facilement transpercés et la moitié du cerveau s’efface sous le choc. Le chef de bord respire, il tremble un peu. Tout son corps ne se tient que grâce à un dernier flux électrique venu d’on ne sait où. Son corps est vivant, son cerveau n’est plus.

Vincent le laisse agonisant sur la table à cartes et se dirige vers la cabine d’Elodie. D’un geste violent il ouvre la porte. Elle est là, sur son matelas, et lui crie dessus.

“C’est quoi ce bordel ? On ne peut même plus être tranquille dans sa propre cabine ?”.

Vincent lui jette un regard froid. Elle respire fort, mais ne se calme pas.

“Quoi ?”

Vincent recule et referme la porte. Il saisit un à un les sacs à sa portée et les place contre la porte de la cabine d’Elodie. Tout ce qu’il peut trouver est entassé dans les quelques centimètres qui séparent le carré de cette cabine, de cette prison, de ce caveau. Elodie hurle, Vincent ne se calme pas.

Il ressort sur le pont sans oublier de prendre au passage un paquet d’allumettes sur le bord de la gazinière et une fois à la barre dirige le bateau vers les rochers... si loin avant la mort de ses coéquipiers et maintenant si proches. Il ouvre d’une main le réservoir d’essence et y jette une allumette, puis une deuxième... jusqu’à ce que des flammes sortent de la partie tribord du bateau.

Vincent tient la barre d’un bateau en flammes qui se dirige vers des rochers. A la proue se balance le corps d’un pendu. Sur la table à cartes agonise un ancien chef de bord bercé par les cris d’une femme enfermée dans sa cabine.

Le bateau heurte la roche. Le bruit d’une coque qui se déchire réveille la conscience de Vincent. Il ouvre enfin les yeux et découvre une scène d’apocalypse. Il saute à l’intérieur du bateau qui prend rapidement l’eau. Canal 16, vite, un mayday est lancé.

“Je ne connais pas ma positon, on brûle, on coule…” et Vincent, de l’eau jusqu’à la taille, retourne sur le pont puis saute à l’eau pour rejoindre l’amas rocheux. Les flammes s’éteignent rapidement sous l’action de l’eau de mer qui engloutit le bateau. Olivier disparaîtra quelques secondes avant les derniers centimètres du mât.

Vincent est fatigué, trempé, perdu sur un amas rocheux à quelques centaines de mètres de la côte… mais Vincent est heureux ! Cette aventure insupportable est enfin finie. Il ne pensait pas que cette dernière journée passerait si vite…

 

 

 

 



13/11/2014
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