LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Howahkan (acte 1, part 2)

 

 

 

Le vieux François avait contacté tous les membres de la cellule de veille en début d’après-midi pour une réunion urgente. Georges avait accepté de se déplacer sans poser de question. Son acquiescement avait été malgré tout teinté d’inquiétude. Luc avait dans un premier temps refusé ce rendez-vous prétextant un travail important. Le rappel du serment de veilleur le liant à cette organisation l’avait finalement décidé à respecter ses engagements.

Georges fut le premier à se présenter chez François. Il était impatient de connaître la raison de cette convocation inhabituelle. Il avait intégré la cellule de veille à la mort de son père. A maintenant presque 50 ans, il n’avait connu de toute sa vie de veilleur que des réunions annuelles où l’ordre du jour était toujours le même : rien à signaler... tout est calme… à l’année prochaine.

Luc arriva en retard. Sa désinvolture allait de pair avec sa jeunesse. Comme pour tous les membres de la cellule, sa présence était un héritage qu’il tenait de son père.

En cette fin d’après-midi, tous trois étaient silencieusement attablés dans la vieille bâtisse du doyen des veilleurs. Malgré ses 80 ans passés, François se leva solennellement pour faire honneur à son rang. D’abord fier et droit, il baissa finalement le regard vers le sol avant de prononcer sa première phrase :

- Messieurs, vous avez fait le serment de protéger la vallée quoi qu’il vous en coûte. Vous avez accepté d’offrir votre vie si cela devenait nécessaire… si la sécurité de vos proches était menacée... Je pense qu’il est l’heure d'honorer vos engagements.

- Qu’est-ce qu’il raconte le vieux François, demanda Luc avec un large sourire ?

Georges se tourna immédiatement vers ce jeune blanc-bec et le fusilla du regard.

Le silence revenu, François continua sans relever les yeux :

- J’ai maintenant plus de 80 ans. Je pensais mourir sans avoir à affronter ce mal. Ma force physique m’a abandonné. Je ne pourrai être qu’une aide morale dans votre combat.

- On peut avoir des précisions, reprit Luc ? Que signifie tout ce folklore ?

- Comment oses-tu parler de “folklore”, lança Georges avec un ton agressif ? Tu as fait vœu de continuer la veille de ton père lorsqu’il est mort. As-tu fait cette promesse à la légère ?

Luc soupira en balançant la tête de gauche à droite avant de lâcher :

- Je ne comprends pas un traître mot de ce que vous racontez ! Oui j’ai repris le flambeau familial ! Mon père me l’a demandé sur son lit de mort. Mais... votre société secrète n’a aucune signification pour moi. Nous sommes trois dans une vieille maison décrépite ! Nous ne nous sommes réunis qu’une fois pour que je prononce vos phrases rituelles. Je me suis engagé vis-à-vis de la tradition il y a quelques mois... mais quand j’entends les paroles de François, je commence à me dire que j’ai mis les pieds dans un milieu de fous !

Georges se calma face à l’incompréhension du jeune Luc. François leva enfin le regard avant d’écouter son grand âge et de s’asseoir sur son siège.

- Je pense qu’il est sage d’écouter avec attention ce que le chef de la cellule de veille a à nous dire, conseilla Georges tout en se tournant de Luc vers François.

Après une longue inspiration, le vieil homme regarda enfin sa petite équipe dans les yeux.

- Notre ordre a été créé il y a un siècle, suite à la grande purge des chamans. Notre travail est de veiller à ce que les pouvoirs néfastes de ces manipulateurs ne puissent plus s’attaquer à notre village.

- Le pouvoir des chamans, s'excita Luc ? Nous devons veiller contre des attrapes touristes ?

Georges tourna une nouvelle fois son visage vers ce jeune insolent pour le faire taire d’un regard puissant.

- Les chamans ont propagé sur notre village les pires maux, reprit François. Les pires folies qu’un esprit malade puisse imaginer. A force de sacrifices, de convictions… A la suite d’un combat acharné... nos ancêtres ont réussi à débarrasser notre vallée de ces dangereux manipulateurs. Le dernier d’entre eux a été laissé en vie pour rompre le cycle de la violence. Emmuré dans une grotte près de leur lieu de prédilection, il devait s'éteindre en paix, proche de la nature dont il se disait un collaborateur. Au moment de murer la grotte, le visage du dernier des chamans s’illumina et il prit les traits du terrible Howahkan !

En prononçant ce nom, tout le corps de François trembla. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites. Sa gorge s’assécha. Afin de retrouver ses esprits, il se saisit avec difficulté d’un verre d’eau posé devant lui puis fit couler le liquide sain dans sa gorge. Georges resta sans voix, attendant patiemment la suite des explications de François. Mais Luc ne put s'empêcher de ponctuer :

- Howahkan n’est qu’un personnage de conte pour effrayer les enfants !

- Howahkan n’est rien d’autre que le plus puissant des chamans qu’ait connu la vallée, reprit François. Lorsque la grande purge fut décidée, il se cacha dans les montagnes mais finit par se faire capturer. Nos ancêtres voulurent le faire brûler vif près du col mais le bois ne voulut pas prendre. Il fallut s’y reprendre à plusieurs reprises pour démarrer le brasier, aidé d’herbes sèches, d’huile et de poix. Voyant sa fin proche, Howahkan jura que son âme ne trouverait le repos qu’après la destruction de notre village et la mort de tous ses habitants. Il brûla sans un cri, comme si son esprit avait réussi à fuir son corps supplicié.

- Et tu dis que le visage d’Howahkan est apparu sur la face du dernier des chamans quand il fut emmuré, demanda Georges inquiet ?

- Tous les hommes présents ce jour là virent ce maléfice, répondit François sans douter.

- Mais vous n’y étiez pas, reprit Luc ! Comment croire cela ?

- Mon père y était, répondit sèchement François agacé par le scepticisme de Luc.

Un lourd silence plana au-dessus de la petite assemblée.

- Mon grand-père y était aussi, ajouta Georges en direction du jeune veilleur. Et ton arrière-grand-père aussi.

- Ce que je te dis là est la vérité mon garçon, reprit François d’un ton paternaliste. Tu connais les récits des folies collectives qui touchèrent le village il y a un siècle. Je sais que tu ne doutes pas de leur véracité. Ces manipulations mentales étaient issues de la volonté des chamans. Aujourd’hui, cette haine est de retour. Le besoin de vengeance l’accompagne. Sous quelle forme ? Je ne sais pas. Mais tout indique que l’heure d’une nouvelle lutte a sonnée.

- Qu’est-ce qui te fait penser cela, demanda Georges ?

- N’avez-vous pas entendu parler des trois adolescents qui sont morts avant hier près du col ? Les sauveteurs envoyés hier pour leur porter secours n’ont pas été capables de ramener la moindre information. Et pour cause ! Le premier a été retrouvé mort et le second a disparu ! Toutes ces informations viennent du deuxième groupe de sauveteurs envoyé ce matin par hélicoptère. La grotte… la fameuse grotte... a été retrouvée ouverte. Le tremblement de terre d’avant hier a libéré une puissance retenue prisonnière depuis un siècle !

- Es-tu sûr de ce que tu avances, demanda Georges ? N’est-ce pas une coïncidence ?

- Malheureusement… Je ressens encore la terreur que portaient les paroles de mon père quand il me parlait du visage d’Howahkan. Depuis deux jours je ressens ce souffle parcourir chacun de mes os. Aujourd’hui, j’ai levé les yeux vers le col des chamans et j’y ai vu…

François s’arrêta net.

- Qu’as-tu vu, reprit Georges ?

Après une profonde inspiration, les paroles de François reprirent :

- Ce n’était qu’une vision… mais je sais qu’il n’est plus très loin. Il vous faut être vigilant. Soyez sur vos gardes à chaque instant. La lutte va bientôt reprendre. Votre promesse vous met en première ligne.

Georges fixa le regard du doyen en signe d'acquiescement pendant que Luc jetait un coup d’œil rapide vers sa montre.

 

*

 

*        *

 

Howahkan ne pensait pas. Il était esprit sans passé ni futur. Son existence n’était qu’une lente succession d’instants depuis que son corps fait de chair et de sang l’avait expulsé loin des flammes. Ce brasier avait su terminer ce que la sagesse n’avait pu mener à son terme faute de temps. Cette finalisation rapide et forcée avait cristallisé dans son âme toute la haine alentour. Howahkan perdit son corps pour devenir un esprit maléfique. Sautant d’hommes répugnants en carcasses sans valeur, il avait fini par tomber dans le seul contenant encore viable à ses yeux : celui du dernier des chamans. Cet homme fut condamné à une mort lente. Howahkan patienta. Il supprima de ses ressentis toute idée de temps. Le passé et le futur n’étaient plus que deux moments qui fusionnaient régulièrement pour ne laisser à disposition que l’instant : la seule notion temporelle indispensable. Enfin, l’occasion de fuir se présenta. Elle fut saisie sans réflexion. Quitter un tas d’os pour un corps jeune et en pleine forme… La haine se réveilla. Plus forte qu’un sentiment. Plus puissante qu’une simple volonté. Howahkan n’avait traversé le temps, défié la mort et les états que pour déchaîner sa vengeance. Le degré ultime du mal se trouvait maintenant concentré dans un corps mort, blotti dans l’anfractuosité d’une montagne, attendant patiemment que le soleil veuille bien le laisser cheminer vers une revanche réclamée depuis une centaine d’années par les voix éteintes de ses semblables.

Pour fuir le soleil, Howahkan avait tassé son corps au creux de la roche. Se faisant, la pierre avait tailladé profondément ses jambes et ses bras. Ce qu’il restait de sang dans le corps de Glen coula sur le sol jusqu’à l’herbe toute proche. La peau, ainsi débarrassée de ce liquide dispensable, s’était tassée contre les muscles. Toutes les chairs s’étaient rétractées sur les os. Les mouches commençaient à pondre sous la peau. Une odeur de putréfaction emplissait les vents alentour. Gagnant en légèreté et en volume par l’abandon des liquides du corps de Glen, Howahkan put dissimuler correctement son moyen de transport jusqu’à ce que le soleil, par sa disparition, daigne ouvrir la porte aux pulsions d’un esprit libéré des contraintes du corps et du temps.

 

A suivre...

 

 

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03/04/2014
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