LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

D'un fou à l'autre (7/13)

 

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          Inutile d’essayer de se défendre quand une bête déchaînée se lance sur vous. Peu importe votre force, peu importe votre dextérité et la puissance de vos muscles… toute résistance est vaine.

            La première agression est une surprise. Un homme croisé, un visage familier… ou, sans aller jusque là, une tête que l’on a l’habitude de voir au détour d’une cage d’escalier. Un de ces êtres qui tient la porte des petits vieux quand ils rentrent des courses les bras chargés d’un pack d’eau. Un humain insignifiant à première vue. Un fonctionnaire caché au fond d’un bureau, un secrétaire sans note à rédiger ou courrier à classer mais qui préférera toujours rester seul sur sa chaise plutôt que d’affronter la foule de deux collègues à la machine à café.

            Un de ces êtres qui ne détonne pas par sa manière de s’habiller. Un de ces animaux qui préfère manger simplement que de se battre pour avoir une place assise dans un fastfood couru un samedi soir.

            Tout… tout est fait pour paraître transparent… inconsciemment. Le cerveau n’ordonne pas de s’habiller comme un sac. Le passif et la peur d’un futur trop mouvementé font parfaitement le travail. Rien de trop riche, rien de tout ce qui brille n’a d’intérêt. Pourquoi perdre du temps à vouloir exister dans les yeux des autres ?... quand ces autres ne sont que des créatures bêtes, décérébrées, au service du capitalisme sans limite et des politiciens sans conscience…

 

            Lorsqu’il vous saute dessus, de face, alors qu’il vous tient d’habitude la porte, votre cœur ne s’alarme pas. Le cerveau, ce grand maître, n’a aucune raison de faire résonner un signal d’alarme. Peut-être qu’il va vous sauver d’un danger quelconque… d’un homme armé d’un couteau dans votre dos…

 

            Tous les doutes sont détruits par la première douleur.

 

            Lorsque la lame de son petit couteau pénètre la chair, il est temps de s’inquiéter… mais il est trop tard. Déjà les jambes flagellent autour de chevilles fragilisées par le besoin soudain de retrouver un équilibre…

            Et le deuxième coup est porté… dans le flanc, là où la lame a tout le loisir de s’enfoncer jusqu’à la garde… là où le sang peut couler et inonder la main ferme d’un homme qui sent déjà le désir monter en lui.

            La surprise s’amplifie quand une main forte vient empêcher l’émission de tout son. Un mouchoir coincé au fond de la gorge… le nez souffre immédiatement de l’effort nécessaire pour ne pas priver le corps d’oxygène. La douleur de l’aine est presque oubliée…

            Jusqu’au troisième coup. Dans le ventre, proche du nombril. La lame ne se retire pas immédiatement cette fois, elle tourne et cherche… la plaie béante vomit un morceau d’intestin…

            Le cerveau déraille lorsque lui arrive l’image de son intérieur. De ces organes indispensables, maintenant à l’air libre. Et la raison se déconnecte. Inutile de perdre de l’énergie pour alimenter un processus incapable de solutionner le problème en cours.

            Les muscles se tendent. La gorge crie… dans un mouchoir en coton… et c’est un coup qui part, une main à moitié fermée qui heurte une tempe.

            Et un nouveau couteau qui perce, plus fort, plus profondément… Est-ce la même lame qu’avant ? Elle semble plus longue, moins froide… peut-être réchauffée par les entrailles et le sang ? Ce qui est sûr, c’est qu’il fait plus mal, à en tomber à genoux. Sur un sol caillouteux ou près d’une cage d’escalier tellement connue, trop cheminée, peut-être trop habituelle qu’elle en a fait perdre à ses utilisateurs la méfiance nécessaire à toute vie parmi les humains.

 

            Et vient le coup qui fait le plus mal.

 

            Lorsque la lame perce, et termine plantée dans le mouchoir. Par où est-il passé pour réussir ça ? Il fait chaud dans la bouche. L’air passe dans la gorge, comme dans le corps, il est porté par le sang… mais tout ceci n’est qu’un mélange visqueux, non filtré, rempli de déchets, de toxines et de gaz carbonique… il y a de quoi tomber dans les bras de n’importe qui, même de celui qui tient votre gorge au bout de son couteau.

            Ouf, la lame vient de sortir… mais ça ne va pas mieux. C’est pire… il faut remettre la lame, la planter à nouveau dans ce trou béant qui communique entre la gorge et la bouche.

 

            Et le couteau se plante à nouveau…

 

            Un morceau de chair pend maintenant du cou. Le sang ne coule plus, il fuit le panier percé. L’air ne rentre plus que difficilement. Le cœur bat plus vite, encore plus vite. Le cerveau ne peut perdre conscience ainsi... sans se battre… et tous les muscles se relâchent… tous. Les odeurs se mêlent à un regard fixe et vitreux, sans aucune profondeur.

            Le couteau est rangé. Les mains propres attrapent les épaules ensanglantées et déplacent la masse de cellules inertes vers les arbres, dans un endroit calme et discret.

            Les pupilles se déplacent, un peu. Des images transitent. Le cœur fait ce qu’il peut. La douleur est terrible, l’incompréhension totale.

            Et les vêtements volent. Les sécrétions sont essuyées et le pire commence…

 

- Tu as entendu ? demanda Simon en direction de Hal.

            Hal Hogan et Simon Laye étaient en plein débriefing de ce que venait de vivre Syril Kaul dans la cave de la barre HML.

- Hein ?

- A la radio, tu as entendu ?

- Non, raconte…

- Des passants viennent de trouver un corps dans l’espace vert derrière la barre HLM.

- Dans le parterre ridicule de l’autre côté ?

- Oui, on y va ?

            Hal Hogan ne répondit pas. Il avait déjà la main sur la poignée de la porte arrière du sous-marin. Simon Laye sauta à sa suite. Il ordonna au passage à Syril Kaul de rester tranquille, de se reposer. Il serait conduit à l'hôpital s’il le veut, mais après.

- On dit quoi pour justifier notre présence ? demanda Simon.

- On était dans le coin… seulement si un gradé nous demande quelque chose. Les bleus peuvent aller se faire foutre, ils n’ont pas de questions à nous poser…

            Simon jeta un demi-sourire à son coéquipier, qui lui répondit par un clin d’œil.

 

            Une minute fut nécessaire pour faire le tour de la barre HLM. Hal et Simon furent les premiers policiers sur les lieux. Ils essayèrent de disperser la foule autour du parterre mais ne parvinrent qu’à éloigner de quelques mètres la curiosité morbide de l’humain avare de journaux télévisés.

            Pendant que Hal s’approchait du corps, délicatement, pour ne pas abîmer d’éventuels indices, Simon faisait la circulation des ploucs.

- Simon, viens voir ! hurla Hal.

            Il laissa donc la foule se rapprocher de nouveau et vint jeter un œil sur le carnage aux pieds de Hal.

- C’est pas beau à voir ! Quelque chose de spécial ?

- Regarde son visage.

            Simon s’approcha un peu plus, tordit le cou, et regarda son coéquipier :

- On a retrouvé le puceau qui nous manque ?

- Je pense bien… mais je ne suis pas sûr que tous les bouts soient là…

            Simon se pencha de nouveau et comprit immédiatement l’allusion de son collègue :

- Comme l’autre ?

- On dirait bien… je ne sais pas ce qui se passe ici, mais on est en pleine histoire de fou !

- Viens, il faut qu’on se casse…

            Simon emmena son coéquipier par le bras à quelques mètres de la scène de crime, lui prit les épaules de ses deux mains et serra fort pour appuyer son discours :

- On pense la même chose, Hal ! Pas la peine de rester ici, on n’en apprendra pas plus et tu le sais. On se casse avant que les bleus n’arrivent !

            Sans opposer de résistance, ni physique ni verbale, Hal suivit son coéquipier. Une fois de retour dans le sous-marin, chacun s’ouvrit une bière et alluma une cigarette.

- On a mis les pieds dans un truc qui nous dépasse, discourut Simon. C’est trop dangereux. Ta famille a déjà était décimée… je ne veux pas risquer la mienne. Ce qui se passe est trop grand pour nous… je pense qu’on est en train de faire une connerie.

            Syril, toujours présent dans la camionnette, tentait de se remettre de ses blessures :

- Tu as eu des problèmes avec ta famille ? demanda-t-il à l’attention de Hal.

- Ta gueule, répondit Hal.

- Vous pensez me conduire à l'hôpital un jour ?

- Ta gueule, répondit Simon.

            Hal se leva, fit les quelques pas qu’il lui était possible de réaliser dans le sous-marin, et se rassit.

- On est allé trop loin pour que je laisse tomber. Je dois trouver le salaud qui a tué Letitia et Lia. Je ne peux pas fuir parce qu’un fou fait partie du jeu !

- Un fou ! Un adolescent qui tue ses potes, qui viole des corps morts, qui les découpe et en prélève des parties… pour les manger ou pour les conserver dans des bocaux en guise de trophées ! C’était déjà dangereux quand on courait après des adolescents armés capables de braquer des banques et de tirer… Ta famille est décimée, Hal ! Ton fils a besoin de toi à l'hôpital ! On ne peut pas aller plus loin !

- Je ne suis pas d’accord, je veux trouver le salaud qui conduisait la voiture qui m’a percuté, je veux que ce soit moi qui lui colle un flingue sur la figure ! Je veux le regarder dans les yeux, de près… de très près !

- On est face à des cons qui se tuent entre eux pour ne pas avoir à partager le butin des braquages ! Et ils ne font pas que se tuer ! Ils enculent les morts et mangent leur foie et leur cœur ! Qu’est-ce qu’il te faut ?

- Je ne peux pas laisser tomber !

            Assis dans un coin de la camionnette, Syril regardait les échanges d‘un œil étonné :

- Je peux savoir de quoi vous parlez ? Qu’ont fait les quatre adolescents ?

            Personne ne répondit. Hal et Simon se regardaient fixement. Aucun ne voulait baisser les yeux. La discussion n’était plus qu’un duel physique entre deux hommes qui n’avaient plus aucun secret l’un pour l’autre.

            La vengeance ou la résignation… faire confiance aux collègues pour qu’ils terminent l’enquête, qu’ils fassent ça correctement pour qu’un procès sans contestation puisse être organisé… ou décider d’aller jusqu’au bout et de supprimer lors d’une interpellation musclée le responsable de toutes ces horreurs.

- On dépose le con à l'hôpital et tu passes voir ton fils par la même occasion, lança Simon.

- Ce n’est pas mon fils… mais ok, il faut calmer le jeu quelques heures. Syril, tu veux toujours aller aux urgences ?

- Oui, répondit Syril, mais il faudra m’aider pour expliquer comment cela a pu se produire… comment je me suis retrouvé dans cet état… comment…

- Rien du tout ! le coupa Hal. On te jette et tu te débrouilles. Toi aussi tu es dans le jeu et tu vas prendre tes responsabilités.

            Simon se rapprocha de Hal :

- Il faut que tu ailles voir San, c’est important.

- C’est de sa mère qu’il a besoin, répondit Hal le regard brouillé.

- Arrête de dire des conneries. Peu importe ce que dit la génétique, pour son cœur tu es son père, alors tu vas aller le voir…

- Il faut que tu arrêtes de me dire ce que je dois faire, je n’aime pas ça !

            Simon baissa les yeux, s’éloigna de son coéquipier et relança :

- J’ai un deal à te proposer.

- J’en ai marre de jouer…

- C’est du gagnant/gagnant entre toi et ton fils. On dépose Syril aux urgences, ensuite tu vas voir San, au moins quelques minutes… s’il est conscient tu dois croiser son regard, il doit comprendre que tu n’es pas loin…

- Et qu’est-ce que je gagne là-dedans ?

            Simon se retourna et planta son regard dans celui se Hal :

- Ensuite on va chez moi pour retrouver Hélène… et nous t’expliquerons pourquoi ta chère et tendre Letitia t’a caché que tu n’étais pas le père biologique de San, et pourquoi elle a voulu que tu sois celui qui l'élèverait quand même…

 

A suivre...

 

 

 



02/10/2015
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