LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

D'un fou à l'autre (2/13)

 

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- Vous allez au commissariat pour porter plainte ? demanda le chauffeur de taxi qui venait de prendre en charge Hal Hogan sur le parking de l'hôpital.

- Je suis la police…

- Oula, c’est vraiment un métier dangereux que vous faites…

- Concentrez-vous sur votre conduite, je ne veux pas avoir deux accidents de voiture le même jour !

- Ok chef, j’ai compris le message.

 

            Les secours avaient eu besoin de 2 heures pour retrouver la voiture accidentée de Hal Hogan. San fut le premier à être extrait de la carcasse. Son état était grave mais les secouristes avaient été positifs. Il fut transporté en urgence vers l'hôpital par hélicoptère.

Hal fut le second à être libéré. Il avait été conscient tout le temps que durèrent les opérations de désincarcération. Soigné dans une ambulance sur les lieux de l’accident, il put voir sa femme et sa fille être placées dans des sacs mortuaires. Les pompiers ne disposaient pas de modèle pour enfant… l’image de Lia et de sa première nuit dans un sac de couchage lui revint en tête… trop grand, forcément trop grand pour une enfant.

           

            Hal avait veillé le reste de la nuit auprès de son fils. San ne bougeait pas mais il respirait. Il ne présentait que peu de blessures sur le corps. Sa coque l’avait miraculeusement bien protégé. Il était bien sûr trop tôt pour tirer des conclusions mais San vivait.

Il était évident que les occupants assis à droite dans la voiture avait été naturellement protégés du choc qui avait eu lieu contre la partie gauche.

            Aucune voiture accidentée n’avait été retrouvée à proximité de celle de Hal. Le chauffard avait pris la fuite après son carnage. Hal Hogan s’était demandé comment l’autre conducteur avait pu reprendre la route. Il devait avoir un véhicule imposant, d’une robustesse à toute épreuve. Un pare buffle pour décimer la famille d’un poulet…

            Quant à Hal, il n’avait que des blessures superficielles. Après quelques points de suture et une bonne dose d’antidouleur, il était sur pieds… à l’arrière d’un taxi, en direction de son commissariat.

 

            Bien sûr Simon Laye avait été informé du drame. Dans la police, les coéquipiers sont comme des frères… et les informations circulent tellement bien quand il s’agit d’un drame dont la victime est un proche. Simon fut d’autant plus surpris de le voir débarquer au commissariat en milieu de matinée :

- Qu’est-ce que tu fous là ? demanda Simon qui ouvrit les bras pour disperser sa compassion.

- Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre que de venir bosser ?

- Tu serais mieux chez toi à te reposer…

            Et Simon Laye ravala sa phrase, baissa les yeux et força Hal Hogan à venir dans ses bras.

- Je suis désolé mon pote ! Je suis désolé… c’est horrible ce qu’il s’est passé cette nuit…

- Et tu ne sais pas tout, répondit Hal.

- Tu veux aller boire un café en bas ?

- Non, je veux mon bureau, merci.

            Hal Hogan était froid. Les traits figés par la panique de la nuit dernière, par la perte de sa femme et de sa fille, par la fatigue, par les pansements que portait son visage… il ne pouvait envisager de rentrer chez lui et de se reposer… sans un enfant à qui dire qu’il est interdit de se tenir debout sur le canapé, sans une femme en plein deal pour savoir qui s’occuperait du bain des enfants et qui ferait à manger… plus besoin de ranger son arme sous clé en arrivant, personne n’était plus capable de se blesser avec… plus besoin de montrer le bon exemple… s’il rentrait chez lui, il redeviendrait lui-même, un personnage qu’il avait réussi à mettre de côté après sa rencontre miraculeuse avec Létitia.

 

            Simon Laye ferma derrière son coéquipier la porte de leur bureau. Chacun reprit sa place habituelle et Hal, machinalement, lança une musique de fond : Yes, Closed to the edge… Des œuvres de 15 minutes avec des solos de guitare et de clavier à en rester bouche bée. Des structures, des rythmiques...difficiles à qualifier pour un simple inspecteur de police mélomane sans aucune formation musicale. Mais il était évident que ces musiciens maîtrisaient leur art et jouaient avec sans limite.

- On a retrouvé la voiture qui vous a heurtés cette nuit, lança Simon sans préambule.

- Où ? répondit Hal avec un mouvement douloureux et incontrôlé du cou qui fit entrer son coéquipier dans son champ de vision.

- A quelques kilomètres du lieu de l’accident. L’avant est totalement défoncé, la voiture a été incendiée. Elle a été volée hier soir quelques heures avant ton accident.

- Le salaud…

- Il va être difficile de le retrouver, tu le sais…

- Je sais, mais il va quand même falloir que les collègues cherchent !

- Tu te doutes bien que des consignes ont été passées. Le maximum va être fait.

            Hal Hogan leva les yeux vers le tableau où étaient épinglés les éléments de l’enquête en cours.

- Des nouvelles de ceux là ? lança-t-il avec un mouvement du menton en direction d’une photo où apparaissaient les quatre jeunes.

- Tu es sûr que tu veux en parler ?

- Oui je suis sûr, je n’ai rien d’autre à faire en ce moment.

- Rien de neuf ce week-end, il semble qu’ils se soient tenus tranquille.

- Syril a appelé ?

- Pas aujourd’hui…

            Hal Hogan se laissa tomber dans un siège et regarda une à une les photos punaisées sur le tableau. Son enquête en cours, et il était proche d’aboutir. Hors de question de rater le dénouement, le moment où lui et ses collègues mettraient les menottes à ces quatre jeunes. Des braqueurs… il n’y a pas d’âge pour commencer. Des enfants presque. Ils avaient entre 14 et 17 ans. Ils se pensaient au-dessus des lois grâce à leur âge. Un seul objectif en tête : amasser un maximum d’argent avant leurs 18 ans, puis profiter le reste de leur vie. Ils étaient malins, bien organisés, et n’avaient peur de rien. Pour l’instant aucune victime n’était à déplorer mais le jeu pouvait déraper à n’importe quel moment. Ils s’attaquaient à des bijouteries, des magasins de change, avec des armes lourdes entre les mains. Ces fusils automatiques n’étaient pas factices. Cela avait été confirmé par Syril, leur indic’ comme on dit dans le métier. Un homme original, en marge de la société, petit fonctionnaire qui se sentait exister quand il aidait la police. L’homme vivait dans la même barre HLM que les quatre jeunes suspects, il pouvait les voir aller et venir. Il les avait vus s'entraîner au maniement de leurs armes dans les jardins insalubres et déserts du bâtiment. Syril avait contacté le commissariat pour faire part de ses doutes puis avait accepté sans contrepartie de leur servir d’indic’ sur le terrain. Beaucoup de drogués, de petits voleurs acceptent de rencarder la police contre des doses ou une immunité. Syril ne demandait rien. Il aimait être en relation avec la police. Une manière d’exister, simplement. La prise de risque ne semblait pas avoir traversé son esprit. Pour ne pas perdre cette source d’information, ni Hal ni Simon ne lui avait jamais parlé des potentielles conséquences de ses délations. Le travail de policier est une tâche où il faut parfois jouer avec la vie : la sienne de temps en temps, celle des autres presque tous les jours.

 

- Tu es sûr que ça va ? demanda Simon Laye.

-  Bien sûr que ça ne va pas, mais je ne peux rien faire pour que ça aille mieux. Savoir ces quatre petits cons en liberté me force à leur coller aux culs et à tout mettre en œuvre pour faire cesser leurs conneries.

- J’ai peur que tu fasses des bêtises dans ton état.

- Je sais que tu t’inquiètes pour moi. Je vais avoir besoin de toi dans les jours à venir, mais pour l’instant, il faut chopper ces quatre petits cons. Ca fait plus d’un an qu’ils se foutent du monde. Maintenant que nous sommes derrière eux à plein temps, il va falloir attaquer l’acte final.

- Je suis d’accord avec toi. D’ailleurs ils ne sont plus quatre... mais trois.

            Hal se tourna vers son coéquipier et lui jeta un regard interrogateur, dispense de toute réponse verbale.

- Un corps a été trouvé il y a quelques jours aux alentours de la barre HLM où les quatre jeunes du gang vivent. Les collègues de la criminelle ont eu du mal à l’identifier car, comme d’habitude, personne ne parle à la police dans le quartier. La photo de la victime a été présentée à une femme venue s’inquiéter de ne pas avoir vu son fils depuis plusieurs jours. Il avait l’habitude de vivre sa vie, de ne pas dormir à la maison, mais il passait au moins une fois par jour pour se changer ou piquer dans le réfrigérateur. Une mère reconnaît toujours son fils, même quand celui-ci a le crâne défoncé…

- Le crâne défoncé ? Ses trois amis de braquage l’ont supprimé pour diviser les gains en moins de parts ? Belle mentalité de délinquant…

- Je ne pense pas que ce soit les trois autres qui aient fait le coup…

- Pourquoi ?

- Parce que ce gamin de 14 ans a été frappé avec une lourde pierre, son crâne a été défoncé, sa gorge a été aplatie, les os et les muscles de son cou réduit en miettes…

- Jusque là je ne vois pas ce qui disculpe nos braqueurs en culottes courtes, répondit Hal avec un dixième de sourire aux lèvres.

- Ce n’est que le début…

            Hal se retourna vers son ordinateur et stoppa net la musique. Le solo de Rick Wakeman laissa en suspend une suite de notes d’une rapidité incomparable. Le silence prit place dans la petite pièce.

            Silence immédiatement détruit par l’arrivée du supérieur de Hal Hogan :

- Qu’est-ce que vous foutez là vous ? Hogan, je vous adresse toutes mes condoléances. Votre place n’est pas ici en ce moment. Je veux vous voir quitter ces bureaux immédiatement ! Tout le commissariat est avec vous et le maximum va être fait pour trouver le salaud responsable de cette tragédie. Vous pouvez être sûr de notre soutien. Prenez vos affaires et quittez les lieux, d’autres sont sur le coup.

- Chef, je ne suis pas là pour poursuivre un chauffard. Je veux continuer et clôturer mon enquête sur ce gang de jeunes braqueurs.

- Vous avez donc encore moins votre place ici aujourd’hui… et que l’on se comprenne bien : vous n’avez pas votre place ici aujourd’hui, ni demain, ni après demain. Vous reviendrez seulement avec mon accord. C’est bien clair ?

- Très clair, chef.

            A peine le commissaire parti, Hal Hogan se tourna vers Simon Laye et lui ordonna de reprendre.

- Tu as entendu ce que vient de dire le chef, tu dois rentrer chez toi !

- Hors de question, je reste. Tu me connais ? Alors n’essaye pas de me persuader. J’attends la suite : qu’est-il arrivé au jeune ? D’ailleurs, c’est lequel ?

            Simon baissa la tête, la secoua, et se résigna. Il savait qu’il ne pouvait rien faire face à l’obstination de son coéquipier.

- Pio Mon.

- Le plus jeune des quatre ?

- C’est ça. Le plus jeune.

- Ca me conforte dans l’idée que les trois autres ont voulu sa mort pour ne pas partager.

- Attends, attends…

- Lâche les chevaux ! Tu vas me faire languir encore longtemps ?

            Simon fixa Hal dans les yeux. Il déglutit et se lança :

- Les collègues de la criminelle ont refusé de me montrer certaines photos tellement c’est atroce… Pio Mon a été violé.

            Hal fronça les sourcils. Simon continua :

- Tout porte à croire que le viol a été commis après la mort.

            Hal ne bougea pas. Les atrocités s'enchaînaient. Le bruit sourd du choc de la nuit dernière lui revint en tête. Le son de la fermeture éclair des sacs mortuaires déchira son cerveau.

            Simon s’inquiéta :

- Hey, ça va ?

            Après un instant de silence, Hal sembla refaire surface :

- Ce n’est donc pas l’œuvre de nos braqueurs adolescents. Même pour faire un exemple, ça fait beaucoup…

- Et ce n’est pas fini…

- Que peut-il y avoir de pire ?

- Son torse a été ouvert. Son cœur et son foie ont été prélevés…

- Des trophées ?

- Les collègues de la criminelle ont une autre hypothèse…

            Hal se leva et se prit la tête dans les mains avant de lâcher :

- Ne me dit pas que…

- Si…

- C’est fou, reprit Hal après quelques instants. Le jeune braqueur de 14 ans que nous suivons a été sauvagement tué, violé après sa mort, et certains de ces organes ont été prélevés pour être mangés ?

- Pio Mon a été victime d’un cannibale, d’un anthropophage !

- Pio Mon est la victime d’un fou !

 

A suivre...

 

 

 



27/09/2015
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