LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

D'un fou à l'autre (6/13)

 

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            Une fois la terrible nouvelle connue, Hal Hogan ne put rester dans l’hôpital construit autour de l’agonie de son… fils ? Il eut besoin d’un endroit rassurant et connu.

- Qu’est-ce qui va se passer maintenant pour San ? demanda Simon Laye, appuyé contre une des parois du sous-marin.

- Il a été mis sur liste d’attente. Il faut croiser les doigts pour qu’un donneur inconnu, perdu au fin fond d’un fichier, soit compatible.

- Et les chances sont de combien ?

- Je n’ai pas parlé de “chance” avec ce médecin… il vaut mieux se fier à l’action et à la réalité froide pour avancer.

            Sa phrase à peine finie, il dégaina son arme, vérifia que le chargeur était parfaitement rempli, le remit en place et fourra le canon dans son pantalon. Hal releva son pull pour cacher la crosse encore apparente.

- Oh ! Hal ! Qu’est-ce que tu comptes faire ? s’inquiéta Simon.

- Je vais voir ce qu’il y a dans cette cave…

            Simon s’interposa entre son coéquipier et la porte arrière du sous-marin.

- Qu’est-ce que tu penses trouver à part une cache de drogues ?

- Tu penses vraiment que ces jeunes passent des heures entières à couper du shit ? Pas besoin de travailler toute la journée pour gagner sa vie avec cette merde, sinon il y aurait beaucoup moins de dealers ! C’est autre chose… je sens… quelque chose de plus… lourd ! Tu viens avec moi ?

- C’est complètement con, répliqua Simon, tu le sais ?

            Hal Hogan recula, sourit et baissa la tête.

- Tu sais ce qui est con ? C’est de laisser une famille mourir dans un accident de voiture, de laisser un homme élever un enfant sans lui dire qu’il n’est pas son père, d’être assassiné, violé et mangé… tout ça, c’est con… car violent et subi ! Ce que je veux faire est parfaitement réfléchi ! Tu viens ?

            Simon Laye ne répondit pas, vérifia que son arme était correctement chargée et ouvrit la porte arrière de la camionnette.

            Les deux inspecteurs marchèrent d’un pas vif vers l’entrée des caves. Ils n’avaient vu personne y entrer depuis le petit matin. Les braqueurs devaient dormir… aussi dérangés qu’ils puissent être, ils étaient des hommes dont les besoins naturels ne peuvent être supprimés. Peut-être voyaient-ils, dans le flou de leurs rêves, des policiers entrer dans leur petit repaire ?

            Sans opposition, Hal Hogan et Simon Laye pénétrèrent dans une cave vide et silencieuse. A leurs pieds, contre les murs, des tas de détritus remuaient au rythme de leur progression. Des paquets de gâteaux, de bonbons, des cochonneries en tout genre… et quelques seringues, mégots de joints et de cigarettes.

            Doucement, en silence, Hal balayait du canon de son arme le vide qui lui faisait face. Le dos tourné, Simon faisait de même. Ils n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Chacun connaissait son rôle pour l’avoir répété des dizaines de fois lors d’exercices, et pour l’avoir expérimenté quelques fois sur le terrain… situation où le stress est mille fois plus fort que lorsque l’on sait que la seule personne qui peut vous tomber dessus est un collègue grimé en délinquant.

            Mais l’expérience a ses limites. Le manque de lumière, la déconcentration, ou l’erreur d’être trop sûr de son partenaire…

            Hal poussa une lourde porte en fer, la laissa filer d’entre ses doigts à l’intention de Simon… qui laissa filer la masse métallique. Un bruit sourd retentit. Il voyagea dans les couloirs vides de la cave. Tout l’ensemble architectural sembla résonner.

            Pas le temps de faire des reproches, de comprendre le pourquoi de l’incident et les responsabilités de chacun. Hal et Simon s’étaient immédiatement baissés, les canons braqués face à eux.

 

            “Non... ils reviennent !”

            Cette putain de porte qui claque est pire qu’une annonce au micro qui préviendrait :

            “Tu vas souffrir mon pote ! J’arrive et, comme tu me connais, je ne viens pas pour te faire des massages ou me préoccuper de ta santé mentale !”

            Les bras étaient attachés au plafond par de vieilles cordes qui lui déchiraient les poignets. Sur la pointe des pieds, il pouvait saisir ses liens et, à la force des bras, se hisser assez haut pour relâcher la tension qui lui ouvrait les veines comme un économe sur une peau d’adolescent. Un peu moins de souffrances pour quelques secondes… mais les bras souffraient rapidement à leur tour, et la chute qui suivait ce moment de plénitude, stoppée par les poignets, broyait un peu plus les faibles articulations, les douloureux ligaments, qui empêchaient les mains de fuir le corps.

            Il n’avait pas mangé depuis de nombreuses heures. Le corps s’habitue au manque de nourriture, mais pas au manque d’eau. Encore plus que ses poignets, sa gorge était rouge. A défaut d’eau il avait ingurgité un métal en fusion, une soupe rouge vif qui refusait de refroidir et stagnait autour de ses cordes vocales. Il faisait chaud dans cet espace clos, sans fenêtre. Ultime torture : la porte face à lui était ouverte.

            “Si je pouvais me défaire de ces foutues cordes, la fuite serait facile. Il faut que j’en arrive à bout avant qu’ils ne se pointent à nouveau. Je pourrais leur sauter au cou, les tabasser jusqu'à ce qu’ils ressentent ce que je suis en train de ressentir. Ma haine, mon désir de vengeance doit faire céder ces cordes. Merde !

            Et lequel des deux ça va être ! Le fou ou le sadique ? Si au moins ils pouvaient me rendre mes vêtements et arrêter de tirer sur ma bite comme si elle pouvait leur faire gagner quelque chose !

            J’ai soif, je veux sortir… je ne veux pas qu’ils viennent, je ne veux pas…”

            Quelques larmes coulèrent sur les joues du détenu. Il tira une dernière fois sur ses liens, se fit souffrir jusqu’au sang, et laissa toute sa masse tomber. Presque sans connaissance, il était un corps pendu au milieu d’une boucherie déserte… comme le dernier bovin vivant sur terre, il devait être dépecé par un professionnel pour que ne soit pas perdue une seule lamelle de ses muscles endoloris.

Des images toutes plus atroces les unes que les autres tournaient dans ce cerveau captif. Imaginer son futur dans de telles circonstances ne peut pas faire germer de rêves parfumés. Et le cœur hurla :

“Non !”

Avant de sombrer dans une quinte de toux terrifiante.

 

- Tu as entendu ? demanda Simon.

- Oui… il faut avancer… ce n’est pas l’un des adolescents qui crie comme ça.

            Simon Laye hocha la tête en signe d'acquiescement.

            Les deux hommes se relevèrent et reprirent leurs positions de combat. Hal devant, Simon à l’arrière. Pas après pas, ils débouchèrent face aux portes des caves. Hal testa chaque poignée, lentement. Tous les résidents avaient solidement protégé leurs biens, parfois même avec un ou deux cadenas pour plus de sûreté.

            Jusqu’à ce qu’une porte soit découverte ouverte. Hal s'arrêta à un mètre. Il fit signe à Simon de se rapprocher et lui indiqua du doigt l’ouverture face à eux.

 

            Et des pensées cheminèrent :

            “Je les entends, ces salauds. Ils pensent arriver avec un minimum de bruit, pour que je torture mon cerveau d’une imagination destructrice. Je vous entends les mecs, je vous entends ! Mais venez putain ! Venez et terminez le travail ! Pourquoi faire traîner en longueur !”

            Jusqu’à un nouveau cri :

            “Mais vous allez entrer ! Bande de lâches !”

 

            Hal recula, surpris par la puissance et la rage de cette invitation. Simon le stoppa de ses mains et lui souffla silencieusement :

- A trois on y va, ok ?

- Un, répondit Hal.

- Deux, poursuivit Simon.

- Trois, terminèrent-ils.

            Hal bondit près de la porte et surgit dans la pièce pour y mettre en joue tout ce qui lui semblait vivant. Après un rapide tour du propriétaire, il se retourna complètement et fut rassuré de voir Simon derrière lui, le soulagement d’une situation non agressive au fond des yeux.

            Au milieu de la pièce, un homme était attaché, les mains tendues vers le plafond, maintenu dans cette position par de vieilles cordes de chanvre. Ses poignets saignaient. Son corps nu était couvert de bleus et de lacérations. Son sexe était rouge, presque à vif. Hal sembla voir quelques dents éparpillées sur le sol.

- Tu penses qu’il est mort ? demanda Simon.

- Je suis pas mort les mecs ! répondit le détenu.

- Nous voila rassuré de te savoir en vie, espèce de salaud !

            Simon et Hal rengainèrent leurs armes et se positionnèrent de chaque côté du pendu.

- Vous allez me laisser là longtemps les mecs ? Donnez-moi au moins un truc à boire…

            Simon sortit un couteau de sa poche intérieure et trancha les liens.

            Syril Kauf s’écrasa par terre. Epuisé, torturé par la douleur que produisait chaque centimètre carré de son corps, il réclamait de l’aide pour se mettre debout.

- Qu’est-ce que tu fous là ? Espèce de balance ! lança Hal.

- Vos petits braqueurs… j’ai l’impression qu’ils en ont marre du jardin d’enfants…

- C’est bien de ne pas perdre le sens de l’humour, rigola Simon.

- Je crois qu’ils ont découvert mon petit jeu avec vous…

- Au moins, les heures de torture ne t’ont pas fait perdre ta perspicacité, sourit à son tour Hal en direction de son coéquipier.

            Syril se mit difficilement debout, tenta de faire un pas en avant, et se rattrapa à l’épaule de Simon pour ne pas s’écraser violemment contre le sol.

- Vous avez l’intention de me laisser là ? J’aimerais revoir la couleur du jour, et boire, s’il vous plaît messieurs… c’est un peu de votre faute si je suis là…

            A ces mots, Simon se recula, Syril perdit son appui et tomba lourdement sur le sol. Il roula par terre, la douleur pouvait se lire dans les contractions de ses muscles. Il roula jusqu’à ses vêtements, en boule dans un coin.

- N’oublie pas une chose mon petit, aboya méchamment Hal, on t’a pas forcé à faire ça, c’est toi qui es venu nous voir ! Tu devais te douter des risques, ne fais pas l’étonné maintenant que tu t’es fait casser la gueule. Excuse-toi où on te rattache !

- C’est une blague ? demanda sérieusement Syril. Il avait attrapé son t-shirt pour cacher ses parties intimes.

- J’ai une tête à plaisanter ? Tes bourreaux ont une tête à plaisanter ? Tu joues avec les grands ici, même si certains d’entre eux ont encore des gueules de puceaux !

            Le regard de Syril fit le tour de ses sauveurs, puis tomba sur le sol.

- Désolé les gars, et merci d’être ici. Vous pouvez m’aider à m’habiller et à sortir de là ?

- Il faut surtout qu’on se dépêche, renchérit Simon.

            Du bout des doigts, les deux coéquipiers aidèrent leur indic à retrouver une forme humaine, avant de le charger sur leurs épaules et de se diriger vers la sortie.

- Reste à ne pas tomber sur les puceaux maintenant, lâcha Syril.

- Si on les croise, répondit Hal, on t’échange contre notre liberté.

            Syril baissa la tête. Intérieurement, Simon riait. Il savait que dans une minute il serait dehors, et dans deux il serait dans son sous-marin, à l’abri des regards. La répartie de Hal lorsqu’il était en intervention n’était plus à prouver. L’adrénaline produisait chez lui un effet des plus efficaces sur son cerveau. Il devenait le plus grand et le plus fort, il savait, dans cet état, calmer un assaillant ou désamorcer une situation explosive d’une seule phrase bien trouvée, lancée sur le ton adéquat.

            En ce début de matinée, la traversée entre la porte d’entrée des caves et le sous-marin se fit sans croiser âme qui glande. La bouteille d’eau de l’antre des policiers fut vidée en quelques gorgées par Syril Kaul qui sentit sa gorge reprendre vie grâce à ce liquide simple et universel.

            De leurs côtés, Hal Hogan et Simon Laye trinquèrent à l’aide d’une bière bouteille de supermarché. Toute mission qui se termine sans un coup de feu est un succès, et tout succès doit être fêté.

- Tu en as vu combien des puceaux, dans ta cave ? demanda Hal.

- Il y en a deux qui se sont amusés avec moi.

- Tu es sûr, il n’y en a pas eu trois ?

- Je suis sûr ! Qais Friec et Taig Coll. Je n’ai pas vu Damien Cunat.

- Ca confirme nos observations… on en a perdu un…

            Syril s’arrêta et réfléchit une seconde avant de reprendre :

- Vos observations ? Il regarda le sous-marin autour de lui. Ca fait longtemps que vous êtes ici à admirer leur petit jeu ?

- Depuis hier après-midi, répondit Simon.

- Vous êtes là depuis plus de 12h ? Mais qu’est-ce que vous attendiez pour venir me chercher ? Vous auriez pu les empêcher de me torturer ! Vous vous rendez compte ?

- Calme-toi, ordonna Hal. Personne ne savait que tu étais dans cette cave. Nous étions concentrés sur l’étude de leurs mouvements…

- L’étude de leurs mouvements, pour quoi faire ?

- Pour découvrir que l’un d’entre eux a disparu… et accessoirement pour te sortir de là ! Qu’est-ce qu’ils auraient fait de toi si nous n’étions pas venus planquer ici ?...

 

A suivre...

 

 



01/10/2015
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