LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

D'un fou à l'autre (3/13)

 

 

             Depuis une semaine la vie de Syril Kaul ne ressemble plus à Syril Kaul.

             Il était un homme simple, cadré, sans superflu, sans aucun dépassement d’aucune sorte.

             Avant ce jour fatidique, ses journées étaient toutes les mêmes.

             Un lever sans réveil, des vêtements et un petit déjeuner banal et terriblement régulier. Il appliquait la doctrine d’Einstein : le même costume tous les jours pour ne pas perdre de temps face à sa penderie. Il avait poussé cette règle de vie à son paroxysme. Toutes les situations pour lesquelles un choix était nécessaire étaient réglées avec une précision millimétrique. Débarrassé de ses réflexions sans aucune valeur ajoutée, son esprit pouvait se consacrer au maximum à sa pensée vitale : sa mère.

             Ses journées à la bibliothèque municipale se déroulaient comme un écrivain tourne les pages d’un cahier vierge et contemple avec le sourire ce qu’il va pouvoir en faire. Syril Kaul voyait le visage de sa mère en filigrane sur chacune des pages. Il fallait la respecter et ne surtout pas noircir ce visage trouble, presque sans contour, d’un noir et blanc exagéré… un monochrome gris… Syril était peu en contact avec le public, il n’aimait pas ça. Quand, au hasard d’un rangement de livre dans une étagère, un humain venait lui demander où il pouvait trouver tel ou tel volume, il répondait invariablement que le titre cherché n’était pas disponible dans sa petite bibliothèque municipale. Les discussions se limitaient ainsi au plus strict minimum.

             Pourtant, une femme partageait chaque midi ses repas. Une collègue qui avait réussi à percer la muraille que Syril avait dressée autour de lui depuis sa plus tendre enfance. Louise Sé était amoureuse. Elle n’avait jamais exprimé son amour verbalement et concrètement mais chacun de ses gestes, de ses regards... chacune de ses attitudes exprimait une main désireuse, tendue vers Syril. Et il avait compris le message.

             Syril était persuadé que seule sa mère était capable de lui porter de l’affection. Et Louise Sé avait 15 ans de plus que lui. Il était alors tout à fait possible que cette femme qui lui proposait de la tendresse fut sa mère… celle-là même qui l’avait abandonné. Il ne connaissait pas les motifs de son abandon mais était sûr qu’avoir un enfant à l’âge de 15 ans était une raison valable. Il profitait de chaque moment partagé avec Louise mais ne pouvait dépasser une limite… la limite après laquelle les relations deviennent charnelles. Un fossé qu’il n’est possible de franchir que dans un sens.

             “Si cette femme est bien ma mère et qu’elle ne le sait pas… pensait Syril. Je ne peux pas l’embrasser, je ne peux pas…”.

             Et Syril fermait les yeux de dégoût. Il devait persévérer dans la non-consommation d’une relation charnelle avec toute femme qui aurait pu être sa mère… Malheureusement, Louise Sé, la seule qui lui faisait des avances, faisait partie de ces personnes.

             Syril terminait ses journées comme elles avaient commencé. Toujours la même boîte de saucisses aux lentilles, sans entrée ni dessert. Puis il végétait devant la télévision quelques heures pour vider son esprit et oublier cette mère à l’aide de jeux stupides et de journaux d’informations sans intérêt. Finalement, il allait se coucher au milieu des bruits de la rue et des cris de ses voisins. Il vivait dans une barre HLM mais n’entendait plus le monde extérieur. Sa mère parlait trop fort, elle était tellement plus intéressante que les distorsions des humains perdus.

             Les weekends étaient du même tonneau. Pas de sortie, pas d’amis, pas d’alcool. Une balade en forêt, sauf quand le temps était vraiment contre lui. Des courses au supermarché pour acheter, entre autre, ses sept boîtes de saucisses aux lentilles.

 

             Mais il y a une semaine, le cerveau de Syril dérailla. Il rêva qu’il était fort, qu’il dominait son environnement, qu’il faisait l‘amour à des femmes plus jeunes que lui, qu’il quittait son travail routinier pour se lancer dans le démarchage commercial. Dans un superbe costume qu’il changeait tous les jours, il arpentait les routes à la recherche d’abonnés pour sa bibliothèque municipale. Il s’endormait dans un hôtel différent chaque soir, et se réveillait avec une fille différente chaque matin. Ses repas étaient riches et variés. Ses weekends étaient faits de fêtes, d’alcool, de cocaïne, et de liasses de billets étalées sur des comptoirs. Dans ce rêve, il avait une maman qui s’appelait Louise, qui travaillait dans sa bibliothèque municipale.

             Le réveil fut plus dur que d’habitude. Dans les minutes qui suivirent il ne put penser à sa mère comme il le voulait. Des images lui sautaient au visage. Pouvait-il être fort et directif ? Pouvait-il être maître de son entourage ? Des filles mais toujours plus jeunes, de l’alcool, de la drogue ?

             Tout ceci n’était pas lui… et pourtant il voulut essayer.

             Il sortit un vieux carton scotché de sa penderie et en retira ses vêtements de l’année passée. Sept ensembles parfaitement identiques. Il choisit un des sept pantalons. Il fit de même avec le carton d’il y a 2 ans et choisit une chemise, puis trouva dans les cartons suivants un pull, des chaussettes, un slip et des chaussures. Ainsi vêtu, il se rapprocha de son miroir, mais hésita. Qui allait-il voir dans le reflet ?

             Et son rêve lui mit un coup de pied au cul. Il se contempla de haut en bas. Chacun de ces vêtements sonnait faux entouré des autres... mais ce grain de folie plut à Syril. Il décida de ne pas se coiffer, de ne pas déjeuner, de ne pas se laver les dents.

             Sur le palier, face à la porte de l’ascenseur, il fut rejoint par sa voisine : une petite vieille qui allait faire ses courses, comme tous les matins. L’ascenseur ne pouvait contenir deux personnes en même temps que le cabas à roulettes capable de défier les trottoirs, indispensable à tout acte de consommation du dernier âge. Un jour habituel, Syril Kaul aurait laissé son tour avec un sourire et un mot gentil pour sa voisine. Mais aujourd’hui il força le passage et sans un regard appuya sur le bouton “0” de la machine. La voisine ne comprit pas, elle bredouilla quelque chose que Syril n’entendit pas… qu’il n’aurait pas entendu même si ses oreilles avaient capté l’onde projetée par les cordes vocales de sa voisine.

             Les paroles des mous, des boulets de la société, de ceux qui ont tout le temps pour faire pas grand chose mais veulent irrémédiablement être prioritaire, n’avaient aucun intérêt pour un homme dont le temps synonyme d’argent et de plaisir était précieux.

             La descente vit grandir sur le visage de Syril un sourire immense. Il était vivant. Enfin ! Après tant d’années, il avait vaincu un être humain lors d’un combat singulier de la vie quotidienne moderne.

             Il fit la route entre son HLM et sa bibliothèque avec une main sur le volant et une main sur le klaxon. Personne ne devait lui prendre sa priorité. Personne ne devait le faire attendre plus que ne l’imposait la loi… un feu vert ne le reste pas longtemps, c’est maintenant qu’il faut avancer… le même mouvement dans 5 minutes n’aura pas la même saveur… mais surtout, les 5 minutes d’attente n’auront, elles, aucun goût ! Si c’est pour rester sur place, autant le faire dans un canapé devant une télévision… éteinte, puisque l’automobiliste devant lui ne semblait pas être capable de réagir à un stimulus !

             Dans sa bibliothèque, il prit d’office une place sur le porte-manteau alors que l’habitude lui avait offert la place manquante, et un manteau posé sur le dossier de sa chaise, même lorsqu’il était mouillé...

- Tu ne mets plus ton manteau sur ta chaise ? lui demanda le dernier arrivé de ses collègues, étonné de ne pas trouver de place libre pour sa veste.

- Ta chaise n’a pas de dossier, répliqua-t-il sans lever les yeux de l’ordinateur où il était en pleine consultation des adresses des meilleurs bistrots de son quartier.

- Qu’est-ce que tu fais Syril ? lui demanda un collègue qui avait l’habitude de passer la première partie de sa matinée à répondre à ses mails et à actualiser son statut Facebook sur l’unique ordinateur dédié au personnel de la bibliothèque.

- Je prépare ma soirée. Puisque tu as du temps libre, va ranger la pile de livres qui est sur le chariot.

             Le ton était tellement sûr que personne n’osa contredire Syril.

            Le midi, il mangea comme d’habitude en tête à tête avec Louise Sé. Il fut forcé de se calmer. On n’agit pas avec sa mère comme on agit avec ses collègues ou ses amis. Le respect doit primer. Chacune des paroles d’une mère est comme un verset biblique, une page de coran qu’il faut écouter attentivement et appliquer sans faillir.

            L’après-midi se passa rapidement. Il rangea quelques livres dans les rayonnages de la bibliothèque avant d’ouvrir quelques magazines consacrés au métal et aux derniers coups d’éclat des groupes venus du froid. Il trouva cool que des musiciens prennent le temps de s’entretuer à coups de hache entre deux concerts. Puis il reprit sa place derrière l’unique ordinateur du bureau. Il chassa son zombie de collègue obnubilé par sa vie virtuelle et chercha à nouveau un bar où traîner une fois son temps rendu libre, une fois finie la perte de temps de son enfermement dans cette entité municipale dénuée d’excitation.

            Mais ses recherches furent vaines. Rien dans son quartier qu’un petit rade de banlieue. Il le trouva dans les pages jaunes, ce bistrot hors d’âge n’avait même pas de site internet.

 

            Une fois libre, il gara sa voiture à sa place habituelle, en bas des escaliers de son HLM et fit la route jusqu’au bistrot minable à pieds. Derrière une porte grinçante et crasseuse, un bar usé par des milliers de verres de bière renversés, par des millions de cacahuètes perdues sur le sol, soutenait péniblement deux hommes en pleine discussion. Après quelques pas, Syril comprit que les conversations étaient les seules à ne pas être pleines… elles étaient carrément vides. Il commanda une bière au patron qui dut se lever de son tabouret pour effectuer son travail.

             « Un verre sale ne se nettoie pas à la bière », aurait voulu lancer Syril, mais il se retint car il était curieux de découvrir l’effet qu’allait avoir l’alcool sur lui.

             Il but difficilement ce premier verre. La bière était chaude, sûrement coupée à l’eau car sans goût. Il attendit une dizaine de minutes après la fin de sa dégustation et fut déçu de ne ressentir aucun effet. Sa bouche était habitée d’un goût rance, de petites particules que l’on trouve habituellement dans une mauvaise eau du robinet non filtrée, ses mains étaient collantes d’avoir porté un contenant insalubre jusqu’à sa bouche, mais sa tête fonctionnait normalement.

             Il décida alors de commander quelque chose de plus fort.

- Qu’est-ce qu’il veut le bleu ?

- Qu’est-ce que vous avez de plus fort ?

- Tout est plus fort que la bière mon gars. Qu’est-ce que tu veux ? Du qui fait mal ?

- Oui, c’est ça que je cherche !

- Alors arrête de chercher le bleu, j’ai un truc qui va te faire virer au gris !

            Les deux piliers de bar rigolèrent pendant que le patron remplissait un petit verre avec une substance jaune.

- Whisky irlandais, 30 ans d’âge. C’est fort, c’est bon.

            Les murs porteurs du bistrot rigolèrent de plus belle.

- Même punition les gars, c’est la mienne… lâcha le patron alors qu’il pressait, à l’envers, les verres de bière sur un jet d’eau incapable de faire disparaître la crasse des piteux godets.

 

            Syril but plusieurs whisky avant de payer et de se lever, et de se rasseoir. Nouvelle vague de rires dans l’assistance. La seconde tentative fut la bonne… et tout devint flou. Il faisait nuit dehors, Syril ne put lire les chiffres désignés sur le cadran. Il secoua le bras pour essayer de guérir la défaillance de sa montre mais ne parvint qu’à augmenter la houle si forte, capable de faire voyager son cerveau entre ses reins et son estomac entre ses oreilles.

            Il déambula. Combien de temps ? Impossible à dire. Où ? Tant de questions restèrent sans réponse concernant la fin de soirée de Syril Kauf ce jour là.

            Il se réveilla dans son lit le lendemain matin, à l’heure habituelle. Le crâne déchiré par la douleur de la déshydratation, le cou bloqué par une nuit passée non pas sur son lit mais contre. Il se leva et se plaça devant son miroir.

            Avec une main sur la bouche, il recula pour faire disparaître cette vision d’horreur. Il était habillé sans aucune logique, sa coiffure ne respectait pas les mouvements de son crâne. Ses yeux rouges et ses poches bleues faisaient ressortir les disgrâces déjà tellement marquées de son visage.

            “Qui est cette personne qui ose se présenter face à moi dans cet état ?”.

            Et Syril se souvint…

            La petite vieille et l’ascenseur… les feux rouges et son klaxon… sa journée à la bibliothèque à s'intéresser aux bistrots et au métal… et ses heures passées contre un comptoir entouré d’ivrognes crasseux… et Louise… qu’avait-elle pensé de tout cela ? Qu’avait pensé sa mère face à cette débauche ? Comment allait-elle le regarder maintenant qu’il n’était plus un fils parfait mais un homme normal, bête, pressé, intéressé par la boisson, impatient et irrespectueux ?

            Syril retira ses vêtements, se dirigea vers les toilettes pour se forcer à vomir le reste d’alcool que contenait son corps et passa de très longues minutes sous la douche. Il se sentait violé. Un démon, une folie avait pris possession de son corps et avait joué avec lui pendant 24 heures. Il fallait laver toute cette crasse, redevenir l’homme droit sans débordement qu’il avait été toute sa vie.

            Un fils est l’image d’une mère. Il ne pouvait déshonorer plus longtemps celle qui lui avait donné la vie sans ce sentiment égoïste de se faire plaisir, de satisfaire un besoin de maternité. Sa mère avait enfanté pour lui, et uniquement pour lui.

            Une fois propre, Syril rangea un à un ses vêtements sales dans les cartons encore ouverts, nonchalamment non rangés, puis les scotcha et les empila comme ils étaient le matin précédent, et comme ils auraient dû rester.

            Ce n’était pas lui ! Non ! Ce n’est pas lui qui a agi de la sorte pendant une journée entière.

 

            Cela faisait maintenant plusieurs jours que la honte le dévorait. Il n’osa parler de sa journée de viol. La seule personne susceptible de l’écouter n’aurait pas compris : Louise Sé, sa mère…

 

A suivre...

 

 



28/09/2015
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