LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

1420.4556 MHz (chapitre 5/5)

 

 

Jeudi 9 juin 2016. L’homme et la nature reculent à chaque minute. Tout ce qu’a inventé l’intelligence humaine de plus destructeur s’abat sans relâche sur les populations civiles. Rythmée par les champignons nucléaires, la vie n’existe plus que sous la forme d’une lente agonie : les chairs sont brûlées, les esprits évaporés… il est trop tard pour le commun des mortels : les questionnements au sujet d’une hypothétique fuite ne sont plus envisageables. Reste une interrogation unique, suspendue comme l’arme de Damoclès au-dessus des survivants : quand la mort va-t-elle frapper ?

 

Hal Hogan regarde silencieusement Susan Taylor. Il lui semble la connaître. Une femme de scientifique… une solitude relativisée depuis longtemps. L’image de sa propre compagne est face à lui : Susan Taylor est ce que serait devenue Madame Hogan si...

“Que me voulez-vous, demande Susan Taylor ?”

“Est-ce qu’il serait possible d’entrer s’il vous plaît ? J’aimerais vous parler.”

“Dites-moi ce que vous voulez où je claque la porte !”

Hal Hogan fait un pas en arrière et lève à moitié les bras. Il explique les raisons de sa venue : le signal capté par Donovan en 1977, l’absence d'une grande partie de ses recherches, les doutes qui planent concernant sa mort... Susan Taylor ressent rapidement le besoin de s’appuyer contre l’encadrure de sa porte. Elle est âgée, ses forces l’ont abandonnée depuis longtemps. Hal sent que cet échange ne donnera rien si les protagonistes restent dans cette situation inconfortable. Malgré les réticences initiales de Susan, celle-ci finit par se laisser amadouer par la sincérité du scientifique. Elle laisse Hal entrer, lui ouvre ses souvenirs et accepte l’idée de faire revivre son mari quelques instants.

“J’ai beaucoup souffert de sa mort vous savez… certaines plaies ne se referment jamais.”

Une tasse de café chaud accompagne la suite de la conversation : Hal, enfoncé dans un canapé rendu trop mou par son grand âge, Susan, assise sur une chaise modelée par les courbures de sa vieillesse.

“Votre mari vous parlait de ses recherches ?”

“Jamais, je n’y comprenais pas grand chose de toute façon… il y passait tellement de temps que je préférais que nos moments à deux soient bercés par d’autres sujets de conversation.”

Hal ne sait pas comment aborder la captation inédite réalisée le 15 août 1977. A court d’idées, il arrête de réfléchir et décide de se lancer sans détour.

“Votre mari a capté en août 1977 un signal venu de l’espace. Un signal très important, qui pourrait signifier qu’une forme de vie intelligente existe ailleurs dans l’univers.”

Susan Taylor ne répond rien.

“Vous en avait-il parlé ?”

“Il m’avait dit qu’il était sur le point de faire une découverte qui allait peut-être changer la face du monde, mais il est mort peu de temps après…”

“Et vous n’avez pas posé plus de questions ?”

“Vous ne connaissiez pas mon mari, sourit Susan. Au moins une fois par semaine il revenait avec une idée sensationnelle, avec une découverte qui allait “changer la face du monde” comme vous dites. C’était un exalté, son esprit était partout sauf là où était son corps. Ce qu’il avait devant les yeux ne l'intéressait pas… trop banal, accessible à tous…”

Hal Hogan sourit à son tour. Il connaît bien ce type de comportement. Un individu parfait pour la science, parfait pour les folles recherches du SETI. Enfin une description de Donovan Taylor cohérente avec ses recherches.

“Votre mari avait bien trouvé, cette fois-ci. Il ne vous avait vraiment parlé de rien ?”

“Non.”

Hal Hogan bouille d’impatience. Cette maison est le dernier endroit où il est possible de trouver des informations sur le travail de Donovan Taylor. Sa veuve, proche de la mort physique, ne réagit presque pas. Hal n’aime pas sa décision... mais il ne peut plus attendre et brusque un peu son interlocutrice.

“J’ai besoin de votre aide Madame ! Toutes les archives du SETI ont été détruites par la guerre. Votre mari avait fait une découverte dont l’importance dépasse tous les enjeux de la tragédie mondiale qui est en train de se jouer. Il faut m’aider, je vous en prie. Aidez-moi ! Aidez-le à terminer le travail qu’il avait brillamment commencé !”

Susan Taylor hésite. Elle bredouille.

“Je… je ne sais pas… comment voulez-vous que je vous aide… Je n’ai jamais compris ses recherches... et il ne me donnait aucun détail… je vous le dis, je ne comprenais rien…”

“Il n’y a rien à lui ici, en rapport avec ses recherches ?”

Susan Taylor réfléchit.

“J’ai jeté beaucoup de choses lors de mon déménagement, après sa mort. Que des choses inutiles, incompréhensibles…”

Hal Hogan a l’impression de se dégonfler. Ses espoirs ont peut-être été jetés en même temps que ces “inutilités” perdues volontairement dans un déménagement.

“Attendez, je pense qu’il me reste quelque chose…”

Susan se lève sous le regard d’un scientifique qui plonge sans hésiter dans un ultime espoir. Elle revient quelques interminables minutes plus tard avec un vieux carnet jauni.

“Voilà tout ce que j’ai conservé de son travail. C’est là-dedans qu’il notait ses idées, ses pistes, il l’appelait son journal intime… j’ai essayé de le lire mais je n’ai jamais rien compris. Je l’ai gardé car il ne prend pas de place. Tenez, peut-être comprendrez-vous ce qu’il contient.”

Hal Hogan se jette sur la relique. Il l’ouvre doucement et feuillette. Des chiffres, des calculs, des phrases contenant des idées. Hal se concentre immédiatement sur les dernières pages. Il lit, relit, fronce les sourcils, lève la tête, souffle, replonge dans sa lecture, fait quelques pas, s’arrête... et soudain le carnet lui tombe des mains !

La dernière relique de Donovan Taylor vient d’être maltraitée par un inconnu, dans la propre maison de Susan... mais elle ne réagit pas face au regard du scientifique qui s’illumine.

“Votre mari était un génie… un génie !”

Hal flagelle sur ses jambes. Il avance difficilement jusqu’au canapé et s’assied.

“Un génie… souffle-t-il encore une fois.”

Solidement disposée sur sa chaise, Susan est heureuse d’avoir sous son toit un homme capable de faire revivre quelques instants son défunt mari. Elle qui n’avait jamais espéré ce qualificatif de “génie” pour l’homme qu’elle aimait... 38 ans après sa mort, Donovan Taylor vient d’être élevé à ce rang par un collègue.

“Votre mari a trouvé… le fond de l’univers, Madame Taylor !”

Susan ne dit rien. Elle ne comprend pas le sens de cette affirmation.

“Parce que l’univers à… un fond ?”

“L’univers est en expansion depuis l’explosion originelle, depuis le big bang. Il s'étend de tous les côtés, il est fini, comme un ballon de baudruche que l’on gonfle. Votre mari a envoyé dans l’espace un signal en 1961 qu’il a capté de nouveau sur terre en août 1977. Ce signal a mis 198 mois pour revenir à son point de départ. Donovan a émis plusieurs hypothèses sur ce phénomène, dont celle du fond de l’univers. En octobre 1977, environ 2 mois après avoir capté ce fameux signal, il a capté un autre signal qui lui aussi était initialement parti de la terre. Ce signal avait mis 197 mois pour revenir. Deux mois après, il a capté un troisième signal, il savait maintenant parfaitement comment les trouver et les reconnaître. Celui-ci avait mis 196 mois pour revenir… Vous comprenez ?”

“Oui je comprends… mais je ne vois pas où vous voulez en venir…”

“Ses conclusions résonnaient comme un compte à rebours… les signaux revenaient de plus en plus vite après avoir rebondi sur le fond de l’univers ! Ce qui voulait dire que ce fond était de moins en moins loin… l’univers n’est plus en expansion… il rétrécit, il se contracte sur lui-même ! Le ballon se dégonfle...”

Hal Hogan regarde le visage de Susan Taylor. Elle reste perplexe.

“Savez-vous ce qu’est le big crunch, reprend Hal ? Le big bang est l’explosion qui a créé l’univers. Tout ce qu’il contient était, avant cette explosion, contenu dans un cube d’un centimètre de côté. La densité y était infinie. Le big crunch, c’est la contraction de tout ce que nous connaissons pour revenir à cet état de cube initial. Ce qui veut dire la fin de tout : de la vie, des planètes, de l’univers…”

Susan semble réaliser.

“Et c’est mon mari qui a découvert ça ? Il a découvert… la fin du monde ?”

“Exactement ! C’était un génie ! J’avais bien une théorie à propos de ce signal, mais je me rends compte maintenant que je m’étais totalement trompé ! Je pensais à un signal extraterrestre, j’avais trouvé des déformations dues à des traversées d’atmosphère, j’avais même trouvé l’exoplanète d’où aurait pu avoir été renvoyé ce signal… tout ceci n’était que des coïncidences… il s’agit en fait du big crunch !”

Face au scientifique exalté, Susan reprend :

“J’ai toujours pensé que mon mari avait été assassiné… pensez-vous qu’on aurait pu le tuer pour cela ?”

“Sans doute… l’équilibre du monde aurait été bouleversé par la divulgation au grand public de cette découverte. Vous pouvez être sûre que tous les puissants connaissent le travail de votre mari et ses conclusions. La guerre déclarée entre les Etats-Unis et la Russie n’a aucune raison valable… sauf celle de vouloir détruire la race humaine avant que la nature ne le fasse. Question d’égo... Les dirigeants ne veulent pas mourir sans un énorme coup d’éclat. Une guerre, la plus grande que l'humanité n’ait jamais connue, un défouloir mondial où chaque chef peut lancer ses troupes sans aucune peur du lendemain… le pouvoir ultime. Plus besoin de réfléchir, tout est perdu d’avance. Aujourd’hui, le monde entier est en guerre. Les états peuvent emprunter de l’argent sans problème, la question du remboursement ne se pose plus. La folie des hommes ne va faire que s'accroître, jusqu’à atteindre son paroxysme dans les jours ou les semaines à venir.”

“Il n’y a rien à faire pour éviter cela ?”

“Pour éviter le big crunch ? Non rien, rigole Hal.”

“Et pour éviter la fin guerrière... minable, qui se profile ?”

“Pensez-vous que les hommes soient assez intelligents pour cela ? Les dirigeants ont depuis toujours volé le pouvoir au peuple. Même la démocratie est une escroquerie… Le peuple n’a jamais eu aucun pouvoir, il se croit libre de décider alors qu’il ne fait que ce que les dirigeants lui demandent de faire... rien de plus, rien de moins. La masse ne peut pas se rebeller. Il est trop tard pour lui rendre un petit peu d’intelligence. L’engrenage de la guerre a commencé, les masses ne sont plus des humains mais des patriotes, ils sont pires que des citoyens. On ne peut plus rien pour eux…”

Dans cette petite maison de La Ronge, une femme et un homme sont silencieux. Une forme d’hommage pour Donovan Taylor, mort à cause de ses recherches et de ses résultats dangereux pour l’équilibre mental du monde.

Puis Hal lâche tout haut :

“Mais il a dû faire le calcul, il est impensable qu’il en soit autrement !” et il se jette sur le carnet de Donovan Taylor, encore sur le sol. Il feuillette, tourne les pages, lit rapidement, puis s’arrête. Ses yeux parcourent rapidement les écrits du brillant scientifique et se fixent.

“Grâce à ses observations, votre mari avait calculé la vitesse de rapprochement du fond de l’univers. Il connaissait la date à laquelle ce fond rattraperait la terre…”

“Quelle est cette date ?”

“Quel jour sommes-nous ?”

“Le 9… le 9 juin 2016…”

“Votre mari avait prévu la fin de la terre pour le 10 juin 2016…”

“Nous allons vite savoir si tu avais raison, sourit Susan Taylor en levant les yeux au ciel.”

Hal Hogan est en extase. Il va assister à un événement inimaginable. Le scientifique est comblé. Quel gâchis cela aurait été de ne pas comprendre… et de subir le big crunch par surprise !

 

FIN

 

Voulez-vous entendre ce fameux signal capté par le SETI le 15 août 1977 ? Cliquez ici !

 

 

 



05/02/2015
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