LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

L'usurpateur (3/3)

 

 

Mélanie Shun passa à côté du corps de son amant, Gil Marek, quand la police la força à sortir de sa chambre pour la conduire en garde à vue.

Christophe Goupat avait passé sa nuit au travail, une bonne dizaine de témoins avaient confirmé. Sa participation dans ce drame fut totalement écartée par les autorités.

Les premiers interrogatoires furent difficiles. Mélanie cherchait du regard et des mains un cachet à gober, un ami sur qui compter, une attention familière et réconfortante... Seules les questions brutes des officiers de police l’empêchaient de sombrer dans une folie. L’incompréhension et l’absence du moindre souvenir n’étaient pas des réponses acceptables face aux questions pointues des hommes libres. Il leur fallait du concret, des faits, un mobile… tout ce que Mélanie n’avait pas. Elle se souvenait être rentrée le soir précédent et avoir rapidement sombré sous sa couette, poussée au repos par une lourde fatigue chronique et une bonne dose d’un cocktail légal d’antidépresseurs et de somnifères.

“Bien arrosé d’alcool, avait demandé brusquement le policier en charge de l'interrogatoire ?”

Mélanie ne se souvenait pas. Elle baissait la tête et terminait toujours de la même manière son histoire : “j’ai été réveillée par Christophe. Il rentrait du travail. Il me secouait et me demandait pourquoi Gil était allongé, mort, dans le couloir.”

Puis Mélanie fondait en larmes.

Christophe ne fut autorisé à la voir que deux jours après, à la fin de sa garde à vue. Ils eurent une discussion de quelques minutes, puis Mélanie cessa de parler, définitivement.

Son procès ne put avoir lieu. Elle fut internée dans un hôpital psychiatrique où elle possède depuis une minuscule chambre capitonnée sans meuble. Un unique matelas posé sur le sol pour tout confort.

 

Une fois par semaine, elle se lève et suit un infirmier pour prendre une douche, puis revient s'asseoir, les yeux fixes, l’esprit absent. Elle n’attend rien. Son corps est vivant, sa respiration est active, ses cheveux et ses ongles poussent encore… les dernières preuves qu’elle n’est pas encore morte. Les années n’arrangent rien. Seule, l’esprit absent, les médecins ont perdu tout espoir de lui rendre un minimum de conscience. Soigner une maladie psychiatrique réside pour beaucoup dans la compréhension de l'élément déclencheur. Dans le cas de Mélanie Shun, tout a débuté suite à une conversation qu’elle a eu avec son compagnon de l’époque, Christophe Goupat, deux jours après qu’elle ait abattu son amant. Aucun médecin n’a réussi à savoir ce qu’avait contenu cette conversation. Le fameux Christophe, dernier homme à avoir entendu le son de la voix de Mélanie, dernière entité qu’elle a suivi du regard, n’a jamais répondu positivement aux sollicitations des médecins. Il a refait sa vie, à l’autre bout du monde, et refuse de revenir sur cette page de son existence maintenant tournée.

Mélanie Shun vit sans bouger dans sa minuscule pièce. Le temps passe. Elle respire.

 

FIN

 



Addenda :

 

48 heures après le meurtre de Gil Marek, Christophe Goupat est autorisé à visiter Mélanie Shun. La garde à vue de la jeune femme vient de prendre fin. Son inculpation pour meurtre lui a été notifiée.

 

- La police ne m’a pas permis de venir plus tôt.

Les mots de Christophe semblent s’excuser... mais sa voix est froide et monocorde.

- Ce n’est pas grave, répond Mélanie. L’important c’est que tu sois là. Je ne comprends pas, je ne comprends pas ce qu’il s’est passé...

Elle s’approche et jette ses bras en avant à la recherche de réconfort, mais l’espoir d’un contact chargé de douceur s’efface rapidement. Christophe tranche lourdement :

- Tu veux que je t’explique ce qu’il s’est passé ?

Elle s’arrête, puis recule d’un pas, intriguée.

- Parce que tu sais ce qu’il s’est passé ? Pourquoi tu n’es pas venu le dire à la police ?... au lieu de me laisser moisir seule ici ?...

Christophe Goupat laisse passer un silence. L'esquisse d’un sourire semble se dessiner sur son visage.

- J’avais laissé la porte ouverte...

- Quoi ?

- Le soir où tu as tué Gil, j’avais laissé la porte ouverte.

- Mais… pourquoi ? Tu penses vraiment que c’est moi qui ai tué Gil ?

Mélanie ne comprend pas ce qu’il se passe. Christophe était encore fatigué et abattu il y a quelques jours... Elle est dépassée par son aplomb, par son détachement et sa froideur.

- J’avais aussi programmé ton téléphone pour qu’il envoie un message à Gil au milieu de la nuit, un message où tu lui demandais de venir te rejoindre.

Mélanie s’effondre sur la petite couchette de sa cellule. Des dizaines d’idées s’entrechoquent dans sa tête. Son cerveau se torture, il n’est plus capable d’ordonner la moindre phrase. Christophe ajoute :

- Rien de plus facile que de programmer l’envoi d’un sms préenregistré. D’autant que ton téléphone contenait des dizaines d’anciens messages avec ce genre de demande.

Il s’approche de Mélanie, fléchit les genoux pour mettre leurs deux regards face à face. Elle pleure doucement. Ses yeux oscillent autour de la puissance fixe de cet… étranger… détenteur de toute la vérité.

- Donc tu savais, arrive à bafouiller Mélanie ? Tu savais...

- Oui, vous n’étiez pas très discret !

- Quand… quand l'as-tu découvert ?

- Juste avant de me jouer des banques, de la police, de la justice et des avocats… juste avant de me jouer de toi… et de tous vous faire croire que j’avais perdu ma carte d’identité !

 

 

 



09/03/2015
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