LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

L'usurpateur (2/3)

 

 

Plusieurs semaines ont passé. La justice ne semble pas pressée de rendre sa liberté à Christophe Goupat et Mélanie Shun. Le couple vit dans la pauvreté. Elle travaille le jour, lui la nuit, pour rembourser des crédits contractés sur le nom de Christophe Goupat. Une carte d’identité perdue, réapparue dans les mains d’un homme sans conscience suffit à briser des mois d’une vie de couple. Le coupable est connu mais son nom est difficilement audible pour les dossiers poussiéreux et entassés d’une justice inhumaine. Mélanie Shun réclame sa vie à coups d'antidépresseurs, de somnifères… et se distrait le soir dans les bras de Gil Marek, l’ami d’enfance de son Christophe.

 

Lassé d’attendre, Christophe Goupat a sauté le pas. Une journée terriblement banale, sa compagne occupée par son travail, il a provoqué l’interdit et s’est dirigé vers son usurpateur. Il n’habite pas loin. Trop proche pour être tellement différent de lui, mais assez loin pour que son quartier n’oscille pas entre les aides sociales et les lettres d’huissiers. Incapable de pouvoir s’approcher, il a attendu... des heures... que quelque chose bouge. Ce n’est pas si facile de jouer les détectives, surtout sans connaître le visage de sa cible. La chance, cette maudite donnée incontrôlable tellement importante dans un destin, sourit enfin lors de sa troisième visite. Face à lui, l’usurpateur ferme d’une main la porte de son pavillon. De l’autre il tient les clés de sa voiture neuve. Christophe Goupat passe sans forcer le pas, le regard à la recherche du moindre détail que sa mémoire est capable d’emmagasiner. Leurs bras se frôlent. L’usurpateur s’excuse. Christophe Goupat ne relève pas et continue sa route comme elle n’a pas commencé. Comment ne pas réagir et sombrer, submergé par un besoin de justice ? Une justice purement humaine, d’un homme vers un autre, de la victime contre son coupable... celui qui se saigne pour rembourser le pavillon et la voiture d’un voleur au petit larcin mais aux grands dommages ne peut que sentir ses muscles se contracter au contact de l’usurpateur… qui s’excuse de lui avoir frôlé le bras d’un geste involontaire.

Et Christophe y revient. Une fois, la semaine suivante, après un coup de téléphone de son avocat pour l’informer de la stagnation de son affaire. Puis la semaine suivante quand il apprend que son avocat a enfin réussi à faire réagir la justice, qu’il ne reste plus qu’à attendre plusieurs mois que les forces de police fassent leur enquête, puis qu’à l’aide de ces conclusions une date d’audience devant la justice soit fixée.

Son voleur sourit à Christophe pendant que celui-ci le regarde. Il doit sourire aussi quand celui-ci ne le regarde pas. Chacun de ces instants de bonheur volés à sa femme sont perdus au fond d’un gouffre où des milliers de boites vides médicamenteuses s’entassent. Les molécules contre la dépression s'enchaînent, se combinent, pendant que les somnifères perdent leur effet à cause de l’habitude.

 

Un de ces soirs banals où Mélanie Shun termine sa journée aussi fatiguée qu’elle l’a commencé, alors que son bras s’allonge vers une plaquette d'antidépresseurs presque vide avant même d’avoir effleuré la joue de son ami en guise de bonsoir, Christophe Goupat l’interpelle froidement :

- Je pense avoir fait une bêtise, murmure-t-il.

Mélanie ne réagit pas. Que peut-il bien se passer qui pourrait atteindre un esprit cliniquement mort, ne vivant que par l’oxygène que son corps vole à l'atmosphère par réflexe ? Elle lève pourtant les yeux et lance un regard interrogatif.

Christophe hésite, puis d’une bouche sèche lâche :

- Notre usurpateur… il m’a menacé…

Un silence passe.

- Quoi, reprend Mélanie, sûre d’avoir mal compris ?

- Notre usurpateur, celui qui a volé ma carte d’identité…

- J’ai compris de qui tu parles ! Mais pourquoi est-ce qu’il te menace ? Il est venu te voir ? Et de quoi est-ce qu’il te menace ? De te voler une seconde fois ta vie ?

- Oui…

Mélanie ne comprend pas. Sa main approche de sa bouche pour y fourrer les médicaments quand Christophe rajoute :

- Il veut la tienne aussi…

Les pilules tombent sur le sol. Mélanie se jette sur son ami et le pousse contre un mur.

- Qu’est-ce qui se passe ? Explique-moi, s’énerve-t-elle ! Parle bon dieu, parle ! Aie pitié de moi bon sang !

Christophe l’attrape par les épaules et la serre avec force contre son torse.

- Je suis allé le voir, pardonne-moi, je suis allé le voir…

Pourquoi ? Pourquoi tu as fait ça ?

Mélanie rejette la tendresse de Christophe et crie dans le salon désert du couple.

- J’avais besoin de voir à quoi il ressemble, mais il m’a reconnu…

- Il t’a reconnu ? Combien de fois tu es allé le voir ? Combien de fois ?

Du bout des lèvres, des paroles honteuses fuient :

- Trois fois…

- Et tu t'étonnes qu’il t’ait reconnu ! C’est de la provocation ce que tu as fait. Tu as été provoquer cet homme…

Mélanie s’effondre contre un mur et se prend la tête dans les mains avant de reprendre :

- Et qu’est-ce qu’il veut maintenant ?....

Christophe se rapproche doucement, les larmes aux yeux.

- Il veut en finir avec nous. Il a compris qui j’étais, donc que la police serait chez lui dans peu de temps. Il va fuir... mais a juré de se venger physiquement sur nous s’il me revoyait…

 -Donc tu vas arrêter de le surveiller et tout va rentrer dans l’ordre !

- Sauf qu’il m’a dit ces paroles l’avant dernière fois que je l’ai vu…

Mélanie lève les yeux, hoche la tête. Son regard en direction de Christophe est dévastateur.

- Je l’ai revu aujourd’hui…

- Et tu es sûr qu’il t’a vu ?

- Je pense…

- Tu penses ou tu es sûr ?

- Nos regards se sont croisés…

- Il t’a suivi jusqu’ici ? Il a notre adresse, s’inquiète Mélanie ?

- Il a ma carte d’identité…

Le silence reprend immédiatement le dessus. La discussion a rompu le calme ambiant des soirées habituelles pour donner naissance à l’angoisse de savoir que le fond du puits où se trouve le couple peut à tout moment s’effondrer, au risque de détériorer leur intégrité physique. Christophe Goupat n’ose parler. Mélanie Shun marche à pas lents, gobe ses cachets avant de prendre une longue douche brûlante et de se diriger vers la protection toute relative de sa couette.

L’atmosphère, par sa densité infinie et sa profondeur noire, rend toute parole inutile. Les regards ne parviennent pas à percer les nuages de pollution. La vapeur d’eau se mêle au souffle froid pour créer un brouillard fort d’une solitude obligatoire.

Sous sa couette, les cheveux humides, Mélanie est morte de peur. Christophe va bientôt partir travailler. Elle va passer la nuit seule, dans un appartement vide de toute vie protectrice, alors qu’un fou a promis de venir venger les intrusions de son ami dans ses activités malhonnêtes. Pour échapper à sa peur, Mélanie prend un somnifère. Puis rapidement un deuxième. Elle espère que ces molécules vont l'assommer, enfin la libérer de cette terrible sensation qu’est l’impuissance face au dangereux monde extérieur.

D’une main désespérée elle attrape Christophe alors que celui-ci vient l’embrasser avant de partir pour sa nuit de travail.

- Tu ne peux pas me laisser comme ça cette nuit !

Christophe baisse la tête.

- Prends un autre somnifère, cela va t’aider à dormir.

 -J’en ai déjà pris 2. Et mon corps s’est habitué à leur résister…

- Prends en un troisième… tu verras, ça ira mieux.

Christophe se lève sans un mot de plus. Mélanie le suit des yeux sans comprendre ce qu’il se passe. Comment peut-il la laisser ainsi, seule, alors qu’elle le supplie de la réconforter ? Mais Christophe revient une minute après, un verre d’eau et son pistolet d'entraînement à la main.

- Prends encore un cachet, et laisse mon arme sur la table de nuit. S’il se passe quoi que ce soit, tire ! Tu as froid... je te branche le radiateur électrique. Je dois y aller, je ferai bien attention de fermer la porte à double tour.

 

Seule, dans le noir, un troisième somnifère dans l’estomac, Mélanie ne pense qu’à appeler Gil Marek. Son Gil, celui qui n’oserait pas la laisser perdue dans un appartement vide au milieu des dangers. Son cerveau se bat contre la fatigue artificielle, contre la faiblesse de ses muscles. Son smartphone est là, posé sur la table de nuit, à quelques centimètres de sa main. Elle commande à son cerveau de tendre le bras... mais rien ne bouge. Mélanie est trop faible pour faire le moindre geste. Le noir autour d’elle jette un voile lourd sur ses yeux. Sa volonté n’a bientôt plus assez d'énergie pour tenir ses pupilles ouvertes. Le sommeil a enfin gagné, les produits chimiques dans ses veines l’emportent vers un univers où la conscience et la réflexion arrêtent de torturer chaque partie sensible de son corps.

 

Et Mélanie ouvre les yeux. Des bruits dans l’appartement l’ont réveillée. Son réveil est éteint, impossible de savoir l’heure. Le radiateur électrique a encore dû faire sauter les plombs. Il fait nuit noire. Christophe ne peut pas avoir fini de travailler. Elle a cru entendre une voix l'appeler. Des pas approchent. Des mains s’appuient sur les murs pour guider une marche vers sa chambre à coucher. Une voix se plaint... une voix masculine. Mélanie se jette hors de son lit, attrape l’arme qu’a laissé Christophe sur la table de nuit, la pointe vers la porte, distingue dans le noir une masse apparaître dans l’ouverture, puis tire.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Quatre fois.

Cinq fois.

Six fois.

Son doigt continue d’actionner la détente mais le barillet est vide. La masse est toujours debout. Elle tapote son torse. Puis fait un pas en arrière vers le couloir et s‘écroule dans un bruit mou.

Une minute de silence passe.

Mélanie saisit son smartphone et tente d’appeler Christophe. En plein travail, il ne répond pas. L’esprit perdu de la jeune femme se tourne alors vers Gil Marek : son amant avait souvent promis de venir, à n’importe quelle heure de la nuit, si elle le lui demandait. Un appui long sur la touche numéro 2 de son smartphone et l’appel est lancé. Elle reconnaît immédiatement la sonnerie du portable de son Gil... qui se diffuse à partir du couloir. Son doigt, par réflexe, stoppe immédiatement l’appel… et la mélodie du téléphone de Gil arrête de briser le silence mortel de l’appartement.

 

A suivre...

 

 



08/03/2015
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