LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

L'usurpateur (1/3)

 

 

Voilà plusieurs mois que la vie de Mélanie Shun et Christophe Goupat est un torrent rapide rempli de méandres, de cascades imprévues et de rochers aiguisés comme des lames. Les jours ne suivent plus un cours mais s’enchaînent comme un liquide trace sa voie uniquement parce qu’il lui est impossible de s’arrêter. L’avenir n’est plus qu’un lendemain qu’il faut affronter, des heures futures où se dissimulent gauchement l’impuissance, la résignation et l’abandon.

Les fins de journée se passent à deux, sans aucune question. La mine de Christophe Goupat que découvre Mélanie Shun après sa journée de travail suffit à caractériser d’un immobilisme parfait la journée qui vient de s’écouler.

- Pourquoi j’ai perdu mon portefeuille, se lamente Christophe Goupat une fois de plus ?

Mélanie Shun ne répond plus. Elle encaisse l’expression coupable de son ami. Elle l’encaissera encore de nombreuses fois ce soir sans être capable de fournir une once de réconfort. Comment fournir ce dont on manque cruellement ?

Comme presque chaque soir, Mélanie trouve sur la table du salon une nouvelle lettre d’huissier de justice : les mots “expulsion” et “injonction de payer” en bonne place, gras et froids sur un papier à entête guindé. Les “saisies sur salaire” ont disparu depuis qu’un juge a décrété que chaque membre du couple ne touchait plus que le minimum vital. Les saisies de meubles ont, elles aussi, cessé… impossible légalement de leur prendre le lit, la table et les deux chaises qu’il reste dans l’appartement.

- Pourquoi j’ai perdu mon portefeuille ?

Mélanie Shun reste silencieuse. Christophe Goupat tend une main à la recherche de l’affection de son amie. Elle lui ouvre les bras. Leurs visages se frôlent. Les larmes se mélangent. Christophe renforce son étreinte jusqu’à ce que Mélanie sente ses jambes flageoler sous le poids de la culpabilité, puis elle s’enfuit, se plonge sous les couvertures pour mieux pleurer à l’abri du regard déprimé de son Christophe.

Ils ne partagent plus. Incapables de se soutenir mutuellement. Leur dernier point commun est le poids d’une dette qu’un usurpateur d’identité a contracté en usant du nom Christophe Goupat.

Les heures de chaque soirée s’arrachent, pleines de secondes lacrymales et de minutes impuissantes.

Vers 22h, avant de partir travailler, Christophe prend soin d’apporter à Mélanie un verre d’eau du robinet afin qu’elle puisse avaler sa dose d'antidépresseurs et de somnifères. Puis il branche un vieux radiateur électrique, dernier confort du couple, dans cette chambre où doit essayer de dormir son amie. L’appareil chauffera quelques minutes, quelques heures, et s’arrêtera lorsqu’il créera le fatidique court-circuit quotidien qui fera sauter les plombs de tout l’appartement.

Malgré la fatigue et les drogues dispersées dans son sang, Mélanie Shun refuse de fermer les yeux avant que sa conscience ne sombre d’elle-même dans un noir où se noient avec un soulagement salvateur l’ensemble de ses réflexions. Ne plus penser. Oublier l’image de cet individu, les poches pleines d’un argent que son couple rembourse. Mélanie Shun et Christophe Goupat n’ont jamais été riches… ils pensaient que seule la perte de leur travail pourrait les faire sombrer dans la pauvreté. La logique économique a des limites que le voleur sans conscience se permet de surpasser. L’homme discret et vil est parfois plus efficace que le bien portant en costume cravate à la tête d’un groupe de moutons asservis à sa cause productiviste et capitaliste.

Mélanie se retourne sous la couette. Elle ne parvient pas à stopper cette machine bien ancrée entre ses oreilles. Le silence est insupportable quand les bruits intérieurs n’ont plus qu’un seul dessein : la ruine de l’esprit… la destruction de l’humain par lui-même.

A bout de force, sa volonté et les drogues incapables d’évacuer ses pensées, Mélanie Shun attrape son smartphone et appelle Gil Marek. L’amitié est un beau sentiment, proche de l’amour. Il rapproche les hommes et les femmes. Il oblige un mâle à présenter sa compagne à son ami d’enfance. Mélanie et Gil ont rapidement eu des facilités pour échanger sur les sujets banals qui forment toute discussion.

L’appui long du doigt fin et fatigué de Mélanie sur la touche numéro 2 de son smartphone déclenche un nouvel échange.

- Comment tu te sens ce soir, demande Gil sur un ton paternaliste ?

- Fatiguée, seule…

- Tu veux que je vienne ?

- Non, pas ce soir…

- Tu sais qu’il suffit que tu me le demandes pour que j’arrive, même au milieu de la nuit ?

- Oui je le sais…

- Et tu peux aussi me demander de venir pour que l’on joue, sourit Gil.

Mélanie pouffe dans le combiné. Les jeux sexuels qu’elle entretient avec son amant lui offrent une distraction nécessaire. Christophe a cessé ses participations aux mises en scène de sa compagne depuis que la fatigue est la principale sensation que ressent son corps.

- Tu veux venir jouer les facteurs au milieu de la nuit ? Je n’attends pas de colis mon chéri…

- Je peux être le messager et le présent, rigole Gil.

Mélanie Shun a fait son choix depuis longtemps... mais fait patienter Gil Marek à l’aide d’arguments honnêtes.

“Je dois le ménager, impossible de briser nos années de bonheur d’un choc frontal et inattendu, surtout en ce moment. La rupture doit se faire naturellement.”

 

La perte du portefeuille de Christophe avait figé le temps...

… mais pas l’action des huissiers, de leurs coups de téléphone et de leurs courriers.

L’incompréhension, les relances, les tentatives d’explication, la sensation d’être un misérable humain au cœur d’un processus administratif froid et destructeur. Mélanie avait vu son ami s’enfoncer lentement au fil des semaines… et elle l’avait accompagné dans sa chute. Toujours à la recherche d’armes efficaces, Christophe repartait au combat dès que ses doigts se refermaient sur une nouvelle idée... mais revenait toujours déçu, plus blessé que lors de son dernier assaut, le cœur et le cerveau usés. Mélanie ne pouvait quitter son Christophe dans de telles circonstances. Elle faisait patienter son amant, sans lui mentir.

Gil maudissait l’usurpateur qui, en même temps que l’argent de son meilleur ami, lui volait des mois de bonheur et ne semblait pas pressé de faire cesser ses ponctions.

 

Mélanie Shun et Gil Marek discutent quelques minutes, quelques heures, tous les soirs, le temps que les somnifères agissent. Lorsqu’il n’y a plus que des ronflements pour répondre à ses paroles, Gil raccroche et tente à son tour de dormir, ses pensées en pleine oscillation entre l’amour de sa vie et son meilleur ami debout, en plein travail au milieu de la nuit, pour rembourser des crédits qu’un autre a souscrit en son nom.

Christophe Goupat rentre au petit matin, exténué par sa nuit de travail. Il croise son amie quelques minutes avant de s’écrouler de fatigue. Mélanie ne lui en veut pas de ne pas rester avec elle plus longtemps. Ils n’ont rien de positif à échanger… et il doit dormir un maximum avant 9h du matin et la mise en marche des cabinets d’huissiers. Ces structures inhumaines vont le harceler toute la journée. Ces hommes payés pour leur capacité à ne pas se faire oublier savent que Christophe Goupat travaille de nuit.

- Pourquoi n'éteins-tu pas ton téléphone, lui avait demandé Mélanie ?

- Je ne supporterais pas qu’il t’arrive quelque chose et que je ne sois pas joignable à cause de ces rapaces !

- Pourquoi te sens-tu obligé d’ouvrir la porte quand quelqu’un sonne ? Tu sais que ce sont toujours des huissiers !

- Je n’aime pas quand je sonne à une porte et que personne ne vient m’ouvrir…

 

Pour évacuer sa haine et sa frustration, Christophe Goupat a dépensé quelques euros pour la licence d’un club de tir sportif et un pistolet d'entraînement d’occasion. Une fois par semaine, il vide quelques chargeurs en direction de cibles en carton. L'enchaînement de cercles concentriques se traduit dans l’esprit du tireur à l’identité volée par un visage sans forme au rire insupportable. Le petit stock de munition épuisé, les moqueries repartent en même temps que Christophe Goupat en direction d’une routine avilissante.

 

La police a été saisie de l’affaire. Christophe Goupat persévère dans l’idée que sa vie puisse redevenir normale... travailler pour être libre et non pas souffrir pour la liberté d’un usurpateur fainéant. Des mois que cela dure. Des mois que la lourde justice entend sans écouter. Des mois que les créanciers s’acharnent sur un couple qui ne cesse de clamer son innocence. L’homme et sa capacité à s’émouvoir disparaissent derrière les chiffres. Un enchaînement de zéros efface toute idée de compassion. Exécuter un innocent n’est pas important quand le sang dispersé peut servir d’exemple à toute une masse apeurée par le risque de ne pas pouvoir se payer le dernier smartphone à la mode.

L’impuissance de la justice a forcé le couple Goupat - Shun a sacrifier ses dernières économies pour un avocat spécialisé. Celui-ci a accepté malgré le peu d’argent disponible, sans toutefois oublier de notifier dans son contrat que les cinquante premiers pour cent des dommages et intérêts qu’il pourrait obtenir devant un tribunal devraient lui être immédiatement reversés.

Les mois passent. La pauvreté est devenue un quotidien auquel il est impossible de s’habituer. Le propriétaire de leur appartement a lancé une procédure d’expulsion qui devrait bientôt aboutir, lassé de voir arriver trop peu d’argent sur son compte en banque en échange de son hospitalité. La routine froide et sans saveur brise. Heureusement, les somnifères et les antidépresseurs de Mélanie sont gratuits. Le jour, elle travaille. L’avocat aussi. La nuit, Christophe Goupat se met à la tâche pendant que sa femme tente de construire des moments de distraction auprès de Gil Marek.

 

Un soir, après une journée de travail banale, Mélanie trouve Christophe debout au milieu de leur salon vide, le sourire aux lèvres. Il lance presque jovialement :

- L’avocat a appelé aujourd’hui….

- Et ?

Mélanie s’impatiente face à ce sourire qu’elle avait oublié.

- Il a retrouvé mon usurpateur !

 

A suivre...

 

 

 

 

 

 



07/03/2015
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