LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Howahkan (acte 2, part 3)

 

 

- Pendant des siècles, commença François, les chamans ont vécu près du col qui porte maintenant leur nom… Notre village a toujours abrité une population de paysans et d’éleveurs... Il y a encore un peu plus d’un siècle, tout ce petit monde vivait en harmonie. Des échanges économiques existaient. Chacun voulait faire profiter ses voisins de ses biens matériels et de ses savoir-faire. La paix et l’harmonie régnaient sur la vallée. Les familles étaient pauvres. Les familles étaient paisibles et heureuses. Mais un jour le calme du village fut troublé. D’abord par des inscriptions sur les murs du village, puis par des graffitis sur certaine tombe du cimetière. Rapidement, le maire de l’époque fut saisi de l’affaire et dut mener l’enquête dans le but de faire cesser ces actes irrespectueux. Personne ne fut inquiété et les faits délictueux prirent de l’ampleur. Peu après le début de ces incivilités, des vols dans les habitations furent commis en pleine journée pendant que les habitants étaient aux champs. Des objets disparaissaient… mais les intrusions avaient surtout pour but de saccager les intérieurs. Ces actes étaient purement gratuits. A l’époque, si l’un des habitants avait du jour au lendemain profité d’une nouvelle richesse, tout le village s’en serait immédiatement rendu compte. Le maire devint la risée de ses administrés. Ses débauches d'énergie demeuraient infructueuses. La colère des habitants montait en puissance au fur et à mesure que les vols et les dégradations s’accumulaient. La crédibilité du maire était vacillante. Le ou les coupables toujours en liberté et loin d’être inquiétés, les délits évoluèrent en crimes. Une nuit, la fille d’un paysan habitant un peu à l’écart du village fut agressée… dans sa propre chambre à coucher… je vous passe les détails sordides et sans intérêt mais il est important de préciser qu’elle fut retrouvée le matin suivant seule, nue et hagarde dans la cour de la ferme. Personne ne sut jamais ce qu’il s’était vraiment passé. Elle n’a jamais plus ouvert la bouche et se jeta dans le puits familial quelques jours plus tard. Ce drame traumatisa tout le village. Les habitants réclamèrent la tête d’un coupable. Il devenait urgent pour le maire de faire cesser ces atrocités et d’apaiser le climat de suspicion permanent. Réaction malheureusement naturelle, certains désignèrent les chamans comme responsables. Ils ne vivaient pas comme eux. Ils détenaient des pouvoirs confiés par la nature. Leur volonté affichée avaient toujours été de vivre en harmonie avec les hommes du village mais peut-être qu’un des leurs avait choisi de faire cavalier seul et de semer la peur et la souffrance parmi les rangs de ceux qu’il considérait comme des inférieurs. Le maire fut envoyé en émissaire pour porter les inquiétudes de ses administrés jusqu’au col des Chamans. Il fut reçu avec beaucoup de convivialité et de compassion. La communication existait entre les hommes et les chamans et ceux-ci connaissaient les actes qu’avaient eu à affronter les habitants du village. Autour d’un grand feu, le plus puissant des chamans discuta avec le maire du village. Chacun jura qu’aucun membre de sa communauté ne pouvait être responsable de telles atrocités. Chacun demanda à l’autre de sonder le plus sérieusement possible les tréfonds de sa population à la recherche de la brebis galeuse capable de semer le mal avec plaisir et sadisme. Sur une poignée de main symbole de coopération sans faille, le maire et le plus puissant des chamans se quittèrent. Deux jours après cette entrevue qui avait fait naître l’espoir dans tous les foyers du village, une jeune fille fut agressée mortellement dans sa chambre. Les dignitaires du village examinèrent le corps, le mobile sexuel ne fit aucun doute. Le plus perturbant pour la population fut que tous conclurent que la mort de la jeune fille était un suicide. Ne supportant pas le déshonneur et la souffrance, elle s’était ouvert les veines à l’aide d’un morceau de miroir violemment brisé pendant l’agression. La mort ne venant pas assez rapidement, elle s’était ensuite tailladée la gorge avec cette même arme improvisée. Ses parents l’avaient découverte, alertés par ses petits cris de souffrance rauques, alors qu’elle s’enfonçait dans le cou le morceau de miroir gros comme le poing. Son père crut bien faire en arrachant immédiatement ce tranchant de la gorge de sa fille. Ce geste ne fit que lui sectionner la carotide. Inondé par le sang, le père recueillit un corps sans vie dans ses bras forts. L’agresseur sexuel n’était toujours pas un meurtrier aux yeux de la loi.  Après cette ignoble attaque, la colère envahit la rue et le maire fut sommé de s’expliquer. Les chamans étaient forcément les coupables.

"Jamais un homme ne pourrait se rendre coupable de telles atrocités. Mais ces chamans, eux, vivaient plus proches des animaux que des hommes."

Incapable de mener cette enquête à bien, le maire se rendit une nouvelle fois au col et le plus puissant des alliés de la nature lui proposa qu’ils solutionnent le problème ensemble. Sa proposition fut simple. Descendre jusqu’au village et lancer parmi toute la population masculine une incantation de vérité. Le coupable ne pourrait pas résister et se désignerait de lui-même. D’après les dires du puissant homme, ce charme était imparable. Le maire accepta mais demanda à ce que ce traitement soit d’abord utilisé en sa présence sur toute la population chaman. Si aucun d’entre eux ne se désignait coupable alors la population du village serait soumise au même envoûtement. Dans un esprit d’apaisement et de coopération, cela fut fait. Aucun des communicants avec la nature ne se désigna suite à la prononciation de l’incantation magique. La même démarche devait donc être utilisée sur les habitants du village. Lorsque le maire présenta à ceux qui ne le connaissaient pas encore ce puissant chaman, certains prirent peur et refusèrent de servir de cobaye à cet homme capable de domestiquer la nature. La peur d’une manipulation collective se manifesta par des cris dans la foule. La masse refusa tout d’abord de se plier à cet exercice plus proche du ridicule que d’une recherche cartésienne de vérité. Le maire sut enfin endosser le costume pour lequel il avait été élu et fut convaincant. L’ultime argument étant que les chamans eux-mêmes avaient subi cette incantation et qu’aucun d’eux ne s’était désigné coupable, ni n’avait souffert de quelques maux après l’expérience. Il fut décidé que l’incantation de vérité serait récitée face à la population masculine du village au petit matin. Après avoir fait l’appel à l’aide des registres de la mairie, le plus puissant des chamans se positionna face à la foule et commença à réciter ses phrases pleines de mystère. Dans le même temps, un feu de brindilles et de plantes qu’il avait lui-même allumé diffusait dans l’air une fumée envoûtante. Cette subtile combinaison donnait à qui entendait la voix du chaman l’impression d’un spectacle irrésistible. La cérémonie dura une bonne trentaine de minutes. Le maire lui-même faisait partie des personnes ciblées par la puissante vérité des plantes et des incantations. Quelques femmes étaient restées à proximité pour surveiller le bon déroulement des faits. Il ne fallait pas que le chaman profite de cette fantastique emprise pour propager un mal sur tous les hommes du village. Il fallait aussi qu’elles soient témoins de l’auto-désignation du coupable car la parole du puissant chaman ne serait pas suffisante une fois que les hommes seraient revenus de leur voyage psychique. Les proches des victimes étaient bien sûr présents. Le regard fin, aiguisé, à la recherche de ce criminel qui avait osé faire du mal à des êtres partageant leur sang. Une fois le feu éteint, les paroles et les fumées dispersées dans l’air montagneux de la vallée, chaque homme fut pris d’une perte d'énergie soudaine.

“C’est normal, avait rassuré le chaman. C’est une réaction naturelle pour des hommes qui ont si peu l’habitude d’affronter la vérité.”

Les femmes présentes n’avaient pas apprécié cette déclaration. Comment un homme sauvage, venu de la montagne, vivant dans des grottes et mangeant des racines pouvait se permettre de porter un jugement si radical sur des humains modernes et évolués ? Cela fut vite oublié quand elles s’inquiétèrent de connaître le résultat de cette intoxication sonore et olfactive massive.

“Personne ne s’est désigné, constata le chaman à voix haute. Même encore maintenant, alors que chacun est en train de reprendre ses esprits, je ne vois personne portant la marque d’une quelconque culpabilité.”

“Tout ceci n‘a donc servi à rien, accusa une femme.”

“Vous ne vouliez qu’empoisonner nos maris pour affaiblir le village, lança une autre.”

Sans répondre, le chaman se dirigea vers le maire qui se relevait difficilement de cette expérience. L’aidant pour ses premiers pas, il regarda les femmes spectatrices et prononça avec toute la compassion dont un homme puisse être capable :

“Je vais discuter avec votre représentant. Nous n’avons pas le coupable mais je suis sûr qu’en unissant nos efforts nous allons trouver une solution pour faire cesser les malheurs qui assaillent votre village. La mémoire et les souffrances de vos proches méritent tous nos efforts.”

Le silence dans l’assemblée fut total. Personne ne s’attendait à tant de compréhension de la part d’un homme considéré comme un animal. Une simple branche égarée dans l’arbre de l’évolution.

Le maire et le chaman s’enfermèrent dans la maison principale du village. Quelques verres d’eau plus tard, le plus haut dignitaire du village recouvra la parole et demanda quelles étaient les conclusions du charme.

- Vous connaissez le coupable, répondit simplement le chaman. Vous le connaissez très bien et vous voulez le protéger. Je comprends parfaitement votre position. Mais si les habitants du village venaient à découvrir la vérité, ils ne comprendraient pas pourquoi ils doivent souffrir de cela…

 

A suivre...

 

 

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07/05/2014
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