LIBRE COURS A L'ENCRE NOIRE

Elle doit être encore plus belle quand elle est heureuse ! (3/3)

 

 

Il est des samedis où chaque plan s’effondre sur lui-même. Où chaque projet, si minutieusement préparé, n’aboutit qu’à un résultat nul, voir néfaste pour son pilote. La malchance n’a pas sa place dans ce genre de débandade, l’incompétence non plus… l’élément extérieur, ce grain de sable au large sourire figé, n’est souvent rien d’autre qu’un facteur humain motivé par la chute d’un être.

Julien Desmont avait tout préparé. La garde de sa fille pendant le week-end précédent le jugement de son divorce. Des places pour un parc d’attraction féerique. Un budget cadeaux et bonbons capable de contenter tous les désirs de la petite Manon. Julien était sûr qu’il ne pouvait  que réussir. Mais c’est prendre un risque que de dévoiler ses plans à un ami. Qui peut être totalement sûr du monde qui l’entoure ? Le doute est loin d’être un artifice dans les relations humaines.

Le vendredi soir précédent, Julien Desmont s’était rendu compte qu’il avait perdu son portable… sûrement à la salle de musculation, dans les vestiaires, le midi même. Il ne s’inquiéta pas mais l’absence de cet objet fétiche le déstabilisait légèrement.

Le samedi matin en milieu de matinée, Julien et Manon étaient à quelques mètres du guichet d’entrée du parc d’attraction tant convoité. La jeune fille voyait derrière cette barrière fragile et poreuse tout l’univers dont elle rêvait depuis des semaines, depuis que son père lui avait promis un week-end magique en compagnie de tous ses héros préférés. Des attractions, des rires et des frissons… des cadeaux sans fins, des bonbons à la demande… et ce bonheur simple que serait de s’endormir au milieu de ces murs avec dans la tête la certitude de profiter une nouvelle journée entière de ce monde magique presque créé pour elle.

Manon poussait la file, tirait son père pour qu’il avance plus vite. Face au guichet, Julien Desmont sortit son portefeuille et chercha ses tickets achetés à bas prix grâce au CE de son entreprise. Ils n’étaient plus là. Julien s’écarta de la file, expliqua à sa fille qu’il avait besoin d’une minute pour fouiller ses poches et retrouver les fameux pass. Manon, rendue tellement impatiente par les multiples récits que lui tenait son père depuis des semaines, ne put contrôler ses émotions. Au lieu de la vague de bonheur qui aurait dû déferler d’une fille vers son père, ce sont des larmes et une gifle paternelle en réponse aux cris de Manon qui s’affichèrent au milieu de tant de familles, possesseurs de tickets.

Julien Desmont se reprit et expliqua à Manon qu’il allait acheter de nouveaux tickets. Difficile de renoncer à ces 2 jours de fête. La carte de crédit de Julien devait se trouver au même endroit que les tickets pour le parc… dans un endroit loin du lieu magique que Manon regardait s’éloigner au-dessus de son épaule. De grosses larmes coulaient. Une main tendue vers ses rêves et l’autre tenue par un père à la démarche rapide, pressé de quitter ce parc des abominations qui venait de le transformer aux yeux de sa fille : d’un papa génial il était devenu un incapable briseur de rêve.

Le week-end fut une catastrophe. Julien Desmont, une fois calmé, tenta bien d’offrir à sa fille quelques jouets, une séance de cinéma, une sortie au restaurant… mais le mal était fait. Sa réaction suite à la perte des places avait définitivement dissimulé un père sous le costume de cet homme banal, égoïste et violent… Manon venait d’avoir devant les yeux l’image que lui décrivait sa mère depuis qu’elle avait décidé de ne plus habiter avec papa.

 

Julien Desmont était à gauche. Derrière lui, comme un supporter, Vincent Hopes. De l’autre côté du terrain, Caroline Rhod. Toujours aussi belle, même cachée par des habits stricts. Au milieu, un juge. La partie était de taille : il y avait de l’argent en jeu, une maison et un enfant.

Sans détour, le juge commença, efficacement :

- Caroline Rhod, pourquoi voulez-vous divorcer de Julien Desmont ?

- Il m’a trompée, des dizaines de fois.

Julien hocha la tête en souriant.

- Avez-vous des preuves de ce que vous affirmez, reprit le juge ?

- Sûrement pas, lâcha Julien Desmont bien haut.

- Je vous donnerai la parole bientôt Mr Desmont, argumenta le juge. Je vous laisse développer Mme Rhod.

L’avocate de Caroline se leva et présenta la liste de toutes les conquêtes de Julien de ces deux dernières années. Une simple extraction de son site internet de rencontres fut présentée au juge. Une centaine d’aventures extraconjugales, pour une centaine de semaines.

Julien pâlit, sans comprendre, balbutia quelques mots à son avocat mais n’ajouta rien que le juge ne put entendre.

- Concernant les revenus de chacun, reprit le juge, je vois que Madame n’a jamais travaillé pour pouvoir s’occuper de sa fille pendant que Monsieur se consacrait pleinement à sa carrière. Vous ne vivez pour l’instant que de prestations sociales, c’est bien cela Madame ?

- Oui, répondit simplement Caroline. Je vis chez mes parents, ils m’aident aussi.

- Quant à vous Monsieur Desmont, vous avez un salaire confortable à ce que je vois.

A ces mots, l’avocat de Julien Desmont se leva et présenta les dernières fiches de paye de son client, puis précisa :

- Mon client a perdu la bonne place qu’il avait dans son entreprise. Il est toujours salarié à temps plein mais ne gagne plus autant qu’avant, voyez-vous même.

L’avocate de Caroline Rhod se leva pour consulter les fiches de paye présentées, ne dit pas un mot, puis retourna chercher quelques documents qu’il présenta au juge.

- Monsieur, voici des photos des véritables fiches de paye de Monsieur Desmont. Celles qu’il présente ici sont des faux !

- Comment, s'énerva le juge ? Qu’avez-vous à répondre à cela Monsieur Desmont ?

L’avocat de Julien le prit par le bras pour l’écarter et lui glissa à voix basse :

- Vous vous moquez de moi ? Vous me dites que vous n’avez jamais trompé votre femme ! Vous me dites que vous ne gagnez plus aussi bien votre vie qu’avant ! Et l’avocate de votre femme possède toutes les preuves pour faire éclater vos mensonges au grand jour ! Qu’en est-il de ces fiches de paye ? Dites la vérité Monsieur Desmont, ou je quitte la salle et je vous laisse seul !

Julien Desmont retourna lentement face au juge, et confirma avoir produit des faux.

- Savez-vous que je peux vous poursuivre pour cela, répliqua le juge ?

- Je le sais, soupira Julien, je vous demande de m’excuser.

- Rejoignez votre place, Monsieur ! Que l’on fasse entrer la petite Manon.

La jeune fille se présenta, intimidée mais réconfortée par les encouragements de sa mère. Un unique regard froid fut échangé avec son père, ce petit homme qui tentait de se cacher au milieu d’une grande salle de tribunal presque déserte.

Le juge posa quelques questions à la petite Manon, cela ne dura pas plus de 5 minutes. Le souvenir du week-end désastreux qu’elle avait passé avec son père donna le ton de ses préférences. Elle décrivit la claque, les larmes, la déception…

- Qu’est-ce qui t’a consolé, demanda le juge ?

- Je pensais à maman…

Le juge fit sortir la petite Manon, puis demanda :

- J’ai tout ce dont j’ai besoin pour statuer. Est-ce que quelqu’un veut ajouter quelque chose ?

La mère de Caroline Rhod se leva et demanda la parole :

- J’aimerais vous faire part des sms reçus de la part de Julien Desmont tout au long de ce  dernier week-end.

Elle se leva et présenta son portable au juge. Il lut, hocha la tête plusieurs fois, soupira.

- Ces messages sont-ils de votre âge, Monsieur ? Des insultes, des menaces… quelle est cette attitude puérile ?

Julien se leva d’un bond :

- J’ai perdu mon portable vendredi dernier, ce n’est pas moi !

Le juge, toujours le portable en main, appela immédiatement le numéro qui avait envoyé les fameux sms. Une sonnerie s’échappa de la veste de Julien Desmont, qui s’énerva :

- Oui c’est bien mon téléphone, je l’ai retrouvé ce matin, à l’ouverture de la salle de sport !

- Je n’ai plus grand chose à croire qui vienne de vous, Monsieur Desmont !

 

La salle des pas perdus était presque déserte. D’un côté, Julien Desmont proche de son avocat. La leçon de morale battait son plein. Tous deux savaient que la garde de Manon serait accordée à sa mère, ainsi qu’une forte pension alimentaire. A l’opposé, Caroline Rhod était heureuse. Elle tenait sa fille dans ses bras. Son sourire était radieux, son visage s’éclairait, elle voyait une page se tourner. Un chapitre de mensonge prenait fin. Elle allait pouvoir bâtir une nouvelle vie. Elle venait de réduire en cendres l’homme responsable de tant d’années de souffrance.

Seul, repoussé par Julien Desmont qui avait compris la trahison de son ami, Vincent Hopes regardait Caroline. Il n’osait pas l’aborder... et n’oserait pas. Pas maintenant, plus tard non plus. Son but n’avait jamais été d’éloigner un concurrent... mais de rendre la femme qu’il aime, enfin, heureuse.

“Je l’avais imaginée belle, tellement belle lorsqu’elle serait heureuse. Maintenant qu’elle l’est pleinement, je constate que je me suis trompé… elle est cent fois, mille fois plus belle que je n’aurais pu imaginer… ainsi, son bonheur fait le mien !”

 

FIN

 

 

 



21/03/2015
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